XXVI

CHARLES-QUINT A PARIS.--LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.--LES FOUS TRIBOULET ET

BRUSQUET.

1538-1540.

La trève à peine signée, François Ier vint résider au château de

Compiègne, demeure royale située au nord de ses domaines, vieille

forêt des rois francs Mérovingiens. Durant sa dernière campagne, le

Roi souffrant et maladif avait été obligé de s'aliter: Quelques récits

de Brantôme ont donné lieu à d'autres légendes, elles disent: «que le

roi fut atteint du mal de Naples, et qu'un mari trompé se vengea

cruellement[299];» on a même supposé dans cette légende scandaleuse,

que ce mari était celui de la belle Féronnière. J'ai prouvé que cet

amour du Roi pour la Féronnière, se rattachait à la première période

du règne, à l'époque artistique de Léonard de Vinci. Ainsi, la légende

scandaleuse se modifierait singulièrement: pourquoi supposer une

cause libertine à une maladie qui put être le résultat des fatigues,

des tristesses et des déceptions: faut-il croire toujours Brantôme,

vieux conteur de scandales?

[299] Je dois dire que Du Bellay le rapporte, _Mémoires_, liv.

II.

Dans le château de Compiègne, à peine relevé de ses souffrances,

François Ier reçut la nouvelle d'une demande inattendue qui vint

surprendre et embarrasser son conseil; l'empereur Charles-Quint

annonçait que les Gantois, ces hardis flamands venaient de se

révolter, qu'il était à craindre que la plupart des villes de Flandres

ne suivissent cet exemple: l'Empereur demandait donc à son frère un

sauf-conduit pour traverser la France, afin de plus facilement

réprimer la révolte des cités. François Ier était informé de cette

révolte, car les Gantois s'étaient adressés à lui pour demander

concours et appui, comme ils avaient fait autrefois sous Louis XI (le

vieux rusé s'était bien donné garde de refuser, quand il s'agissait

d'abaisser l'orgueil de son puissant vassal le duc de Bourgogne),

François Ier, qui venait de signer la trève de dix ans, ne voulait pas

suivre l'exemple de cette politique; toutefois la lettre de

Charles-Quint embarrassa singulièrement le conseil. Ce sauf-conduit,

il fallait l'accorder sans condition, n'était-il pas à craindre que

Charles-Quint n'en abusât pour renouveler quelques intrigues avec

les mécontents, alors que les divisions étaient profondes entre le

Dauphin et le duc d'Orléans, entre Diane de Poitiers et la duchesse

d'Étampes[300]?

[300] Le message de Charles-Quint, du mois d'avril 1538, portait

la promesse que l'Empereur donnerait l'investiture du duché de

Milan au second fils de François Ier, le duc d'Orléans, en vertu

du traité de trève.

Le parti le plus généreux l'emporta; le sauf-conduit fut accordé, les

deux fils du roi, le Dauphin et le duc d'Orléans, furent envoyés

au-devant de l'Empereur comme compagnons de route jusqu'aux Pyrénées,

où Charles-Quint fut accueilli avec tous les honneurs souverains; le

connétable de France portait devant lui l'épée nue et droite comme

devant le Roi; dans chaque ville de son itinéraire il délivrait les

prisonniers, prérogative qui n'appartenait qu'aux souverains du pays

(droit régalien); on lâchait des oiseaux, image de son pouvoir de

grâce. François Ier vint lui-même recevoir l'Empereur à Chateleroux,

des fêtes somptueuses, des tournois, des assauts d'armes, des festins

magnifiques marquèrent son séjour aux châteaux d'Amboise, de Blois et

d'Orléans.[301] A Paris, le corps des bourgeois, le Parlement vinrent

au-devant de l'Empereur à deux lieues des portes de la ville;

l'Université lui fit une belle harangue, et le connétable marchait

toujours devant lui l'épée nue, honneur grand et souverain.

[301] Comparez Sleidan, _Comment._, liv. XII, et Martin Du

Bellay, liv. VIII, sur l'itinéraire de Charles-Quint.

Charles-Quint visita les royales abbayes, Saint-Denis en France, la

dernière demeure des rois, et son oeil mélancolique, sous ces voûtes

antiques, suivait les traces de la puissance tombée. Ces spectacles de

la mort dans les débris de ce qui fut grand et superbe, plaisaient à

Charles-Quint; naguère il s'était arrêté plus de deux heures sur la

tombe de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, comme pour méditer sur les

causes de grandeur et de décadence des empires: il n'est pas rare de

voir les hautes intelligences méditer sur les ruines. Dans ce séjour

de Paris, Charles-Quint n'était pas parfaitement rassuré sur sa propre

situation à la cour de François Ier; à chaque incident, à chaque

épisode de ce voyage, il semblait craindre qu'on ne profitât de sa

présence à Paris pour lui imposer de dures lois, ou même pour le

retenir captif[302]. Il n'avait pas une grande confiance dans la

parole de François Ier depuis la violation du traité de Madrid; en

plusieurs circonstances, il le manifesta: un frisson traversa son

corps, lorsque, suivant une familiarité des jeux chevaleresques, le

jeune duc d'Orléans, le fils du roi, sautant en croupe derrière lui

sur son cheval s'écria: «Sire, vous êtes mon prisonnier.» L'Empereur

sourit d'une manière très-expressive, lorsqu'il vit que ce n'était

qu'un jeu. Dans un jour d'abandon et de gaieté confiante, François Ier

dit à Charles-Quint en lui montrant la duchesse d'Étampes, qu'on

supposait hostile: «Savez-vous bien le conseil que me donne cette

belle dame, c'est de vous retenir prisonnier jusqu'à la pleine

exécution de nos traités.» Et sans paraître s'émouvoir, l'Empereur

répondit: «Si le conseil est bon il faut le suivre.» Il savait bien à

qui ces paroles s'adressaient, et le soir même, à Fontainebleau,

lorsque la duchesse d'Étampes lui présenta l'aiguière pour se laver,

l'Empereur laissa tomber de son doigt comme par mégarde, un diamant

d'un prix incomparable, et se baissant pour le ramasser, il l'offrit

galamment à la belle duchesse, en la priant de le garder en souvenir

de lui. Charles-Quint, du reste, promit alors de favoriser la

politique de la duchesse d'Étampes, qui était d'élever et de grandir

le duc d'Orléans au delà et au-dessus du dauphin Henri, afin de créer

la rivalité d'un grand vassal à côté d'un nouveau roi après la

mort de François Ier. La santé du roi de France s'altérait tous les

jours, la souffrance s'emparait de son corps, il s'alitait souvent;

autour de lui, il ne tolérait plus que quelques poëtes ou quelques

bouffons pour le distraire, et, parmi eux, Brusquet[303] le fou du

roi, qui venait de succéder à Triboulet[304]. On a attribué à

Triboulet un jeu d'esprit qui se rattache au séjour de Charles-Quint à

Paris; le fou gardait un livre barriolé de mille couleurs, comme son

vêtement, et sur lequel il inscrivait tous les fous ses amis et ses

confrères. Quand Charles-Quint prit la résolution de traverser la

France en se confiant au roi, Triboulet l'inscrivit tout au long sur

son livre, et quand on le laissa sortir, il y mit François Ier en plus

gros caractère et presque comme un fou à lier. Si cette anecdote est

vraie, il faut l'attribuer à Brusquet et non à Triboulet, mort depuis

plusieurs années. C'était un homme étrange, une sorte de Diogène

spirituel, contrefait de corps, qui jetait çà et là de triviales

vérités avec une hardiesse qui dégénérait en cynisme. Triboulet

était vieux déjà au commencement du règne de François Ier: fou à titre

du roi Louis XII, il l'avait suivi dans sa campagne d'Italie; il eut

tellement peur au siége de Peschiera du bruit de l'artillerie, qu'il

se cacha sous un lit comme un chien de basse cour. (Il est rare que

les railleurs et les cyniques aient du courage). Jean Marot fait

allusion à cette circonstance dans les vers que voici:

Et croy qu'encore y fu qui ne l'en eut tiré

C'est de merveilles pour les sages craignant coups

Qui font telles tremeurs aux innocents et foulx[305]

[302] Mémoires de Du Bellay, liv. VIII.

[303] Brusquet était provençal; il se fit connaître au roi lors

du camp d'Avignon, en 1536, où il devint médecin des Suisses et

des lansquenets.

[304] Triboulet était blaisois, né vers la fin du XVe siècle; il

avait été longtemps le jouet des pages et des officiers de Louis

XII.

[305] Jean Marot, le père de Clément (poëme sur le siége de

Peschiera).

Le poëte se complait à décrire la grotesque figure de Triboulet dans

la paix comme dans la guerre:

De la tête énorme

Aussi large à trente ans que le jour qui fut né,

Petit front et gros yeux, nez grand, taille avoste,

Estomac plat et long, hault dos à porter hotte,

Chacun contrefaisant, chanta, dansa, prêcha,

Et de tout si plaisant qu'onc homme ne fascha.

Après la mort de Louis XII, François Ier avait pris Triboulet à son

service, et il le réjouissait par ses facéties, ses mots, et ses

libres jugements sur chacun[306]. Après sa mort, le Roi adopta un

autre fou contrefait, plus instruit que lui, médecin de profession, du

nom de Brusquet, pauvre médecin selon Brantôme: «qui envoyait les

lansquenets _ad patres_, drus comme mouche.» C'est donc à Brusquet

qu'il faudrait attribuer l'anecdote du calendrier des fous et la

substitution de François Ier à Charles-Quint dans leur légende; fort

dévoué à Diane de Poitiers, Brusquet était son hôte journalier et

l'amusait par son esprit et son érudition; à son accent provençal, il

joignait la connaissance des langues italienne, espagnole, avec de

l'esprit par dessus tout, dans cette société étrange peut-être, mais

mobile et variée comme un jeu de cartes et de tarots: chevaliers,

barons, écuyers, dames de coupe, valet de carreaux, fous, bohémiens,

chevaliers de deniers et mallemort. Cette société ne connaissait pas

l'uniformité triste et désenchantée: «c'étaient toujours festes et

mascarades dans un long carnaval.»

[306] Dans un drame de l'École déjà vieillie, à peine née (1830),

on fait jouer à Triboulet un rôle d'indignation qu'il n'eut

jamais: _le roi pouvait s'amuser_, mais en aucun cas Triboulet

n'eût lancé ces déclamations que le poëte lui prête; les

chevaliers l'eussent renvoyé parmi les varlets et les gardeurs

d'écurie pour n'en sortir jamais.

Diane de Poitiers · 第 44 / 65 题