LA TRÈVE DE DIX ANS.

1533-1538.

L'irritation profonde que l'empereur Charles-Quint manifestait dans

toutes les occasions contre la déloyauté du Roi de France, devait à la

fin éclater par la guerre sérieuse sur une grande échelle; le

territoire de la monarchie fut bientôt envahi par ses extrémités: la

Provence et la Picardie, car l'immense empire de Charles-Quint,

enlaçait toutes les terres de France, comme dans de fortes tenailles,

par l'Espagne, les Flandres et la Franche-Comté, tandis que la

défection du duc de Savoie lui livrait les Alpes. Charles-Quint

paraissait si sûr de la victoire et de la conquête, qu'il avait dit à

son historien Paul Jove[287], «de le suivre sous sa tente, et de

tailler sa plume parce qu'il aurait bientôt de la grande besogne.»

Etrange historien que Paul Jove, faisant et defaisant les renommées au

milieu de sa villa splendide du lac de Como, bâtie sur les ruines du

palais de Pline, entouré de portraits des hommes illustres dont il

écrivait la vie avec l'histoire de son temps; on l'accusait de

corruption, il acceptait des présents de toutes mains, il vivait

grandement, dans les banquets parmi les courtisanes, recevant des

chaînes d'or, des sacs de ducats de tous ceux dont il faisait l'éloge.

Triste coutume alors admise que cette corruption! témoin l'Arétin, le

cynique entre tous, qui fit même sur Paul Jove plus d'une

épigramme[288].

[287] Paolo Giovo; il était né le 19 avril 1483; son livre,

très-remarquable, porte le titre: _Historiarum sui temporis ab

ann. 1494 ad ann. 1544_, libri XLV. L'édition princeps est de

Florence, 2 vol. in-fo, 1550.

[288] La plus dure épigramme de l'Arétin sur Paolo Giovo, est son

épitaphe:

_Qui giace Paolo Giovo ermafrodito

Quel vuol dire in vulgar moglie et marito._

Ce fut un triste temps pour la Provence, que celui de l'invasion des

Allemands et des Espagnols sous Charles-Quint; toutes ces terres aimées

du soleil, depuis Nice jusqu'à Toulon furent couvertes de reîtres, de

lansquenets, de bandes italiennes et savoyardes, qui dévastèrent les

grandes cités: Aix, la capitale du roi Réné, Arles et Tarascon.

Marseille résista une fois encore; le capitaine de ses galères du nom

de Paulin ou Paul, arma tous ses habitants, plaça ses canons sur les

murailles et refusa de capituler. Cette résistance donna le temps à

l'armée de François Ier de s'avancer jusqu'à Avignon. Le Roi avait vu

que le péril était en Provence; il avait appelé à son aide les forces

turques, et déjà les galères au pavillon ottoman arrivaient dans le port

de Marseille. La défense de la Picardie fut confiée au duc de Guise; le

danger s'accroissait, car des corps de cavalerie flamande s'étaient

avancés jusqu'à Compiègne. Le duc de Guise, si grand capitaine, préserva

Paris d'une invasion[289].

[289] Sur cette campagne de 1536, voyez le _Mémoire de_ LANGEY,

lib. VI, et Paul Jove lui-même très-favorable à l'empereur

Charles-Quint.

L'armée que conduisait le Roi depuis Lyon jusqu'à Avignon[290], était

bien l'image de la vive cour de François Ier; pleine d'ardeur et de

courage, elle gardait néanmoins cette légèreté de caractère, cet

esprit de folle galanterie qui ne l'abandonna jamais, et dont le Roi

donnait l'exemple: c'est ce qui faisait dire au maréchal de

Tavannes: «Charles-Quint voit les femmes quand il n'a plus d'affaires,

le Roi voit les affaires quand il n'a plus de femmes.» François Ier,

en effet, conduisait avec lui la duchesse d'Étampes; le dauphin jouait

à la paume avec sa belle maîtresse, la marquise de l'Estrange, et le

duc d'Orléans, le second fils du Roi, avait sous sa tente Diane de

Poitiers: il résultait de cette vie licencieuse, un certain désordre

dans la marche des troupes; nul ne pouvait contester le courage de

cette chevalerie, mais l'indiscipline était partout. En pleine route,

on jouait, on ballait, on donnait des tournois, des passes d'armes

avec la joie la plus franche, la plus folle; on répétait les grandes

actions des héros de chevalerie, si bien que Lanoue dit: «Si quelqu'un

eut voulu blâmer les Amadis, je crois qu'on lui aurait craché au

visage.»

[290] Un premier camp retranché avait été établi entre Valence et

Avignon (Voyez Belcarius, liv. XXI, no 48): le connétable de

Montmorency le commandait.

Tout à coup une triste nouvelle se répandit dans le camp! le dauphin

tomba malade avec la rapidité de la foudre, il mourut le jour même

dans les bras de son père. Quelle fut la cause de cette mort subite,

de ce trépassement d'un tout jeune homme? Il fut dit bien des

suppositions: on parla d'un empoisonnement, par quelle main? Il fut

fait un procès criminel; Montécuculi condamné à mort pour cet affreux

événement, était-il coupable? le dauphin trempé de sueur avait

pris un verre d'eau glacée, puisé au ruisseau de la fontaine de

Vaucluse, il s'était alité pour ne plus se relever! La crudité de

cette eau des Alpes n'avait-elle pas produit l'effet d'un poison?

était-il besoin des trames de l'Espagne[291] pour amener les tristes

effets d'une pleurésie? Le dauphin était fort aimé: le maréchal de

Montmorency écrivait de lui «ne vistes oncque, homme à qui le harnais

fut plus séant que à lui.» Il fut pleuré longtemps après sa mort, et

Malherbe, dans une triste élégie, rappelle le souvenir de cette

mort[292].

François, quand la Castille, inégale à ses armes,

Lui vola son dauphin,

Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes

Qui n'eussent jamais fin;

Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,

Contre fortune instruit,

Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide

La honte fut le fruit.

Leur camp que la Durance avait presque tarie

De bataillons épais,

Entendant sa constance, eut peur de sa furie

Et demanda la paix.

[291] Sleidan, _Commentaires_, liv. X.

[292] Malherbe, _Stances à Du Perrier_, strophe 77.

Le poëte Malherbe ne parlait que par la tradition, il n'avait vu ni

les hommes ni les événements du règne de François Ier: le procès

poursuivi contre Montécuculi, jugé et condamné pour l'empoisonnement

du dauphin[293], comme agent de l'Empereur, ne constatait qu'un

résultat, la volonté de jeter un grand odieux sur la personne de

Charles-Quint, et de l'accuser d'un crime, au milieu de ses

conquêtes...

[293] Montecuculi fut écartelé à Lyon. L'arrêt s'appuie sur

l'empoisonnement. (Voyez les mémoires de Du Bellay, liv. VIII,

comparez avec Sleidan, liv. X.)

A ce moment la politique de François Ier, soulevait une irritation

profonde dans toute la chrétienté menacée par les sultans;

non-seulement le Roi avait fait une alliance secrète avec le Turc,

mais encore il avait attiré, secondé ses entreprises, en Italie, en

Allemagne, afin d'amener un contre-poids à la domination universelle

de Charles-Quint. Dans le droit public de l'école moderne, une telle

politique eut été habile, justifiée; mais au sortir du moyen-âge, elle

était comme un sacrilége: ainsi il était avéré que dans l'expédition

de Provence, c'était moins le camp d'Avignon, la marche des Français

sur le bord du Rhône, qui avaient déterminé la retraite des flottes et

des troupes de Charles-Quint que la nouvelle reçue par l'Empereur, que

les Turcs et les Arabes d'Afrique se préparaient à débarquer sur

les côtes de Gibraltar et à soulever les maures si nombreux encore en

Espagne: Charles-Quint, à l'exemple de Ferdinand et d'Isabelle, avait

été d'une indulgence extrême pour les Maures qui restaient maîtres,

par le commerce et leurs richesses, des grandes cités de l'Andalousie:

Cordoue, Séville, Grenade, et des magnifiques huertas du royaume de

Valence. Pour contenir les Maures et sauver l'Espagne d'un

soulèvement, il fallut plus tard la politique sévère de Philippe II et

l'inflexible justice de l'inquisition. François Ier, en s'alliant avec

le sultan, mettait en péril la sûreté de l'Espagne et de

l'Italie[294].

[294] Khair Eddyn Barberousse avait débarqué dans le royaume de

Naples, et Soliman envahissait la Hongrie (1537).

Dans ces circonstances difficiles le pape Paul III voulut préserver la

chrétienté, en apaisant la haine profonde qui séparait Charles-Quint

de François Ier. La situation s'était un peu modifiée depuis la mort

du dauphin; le second fils du roi, Henri, sous l'influence de Diane de

Poitiers, était plus favorable à l'unité catholique, et dauphin de

France à son tour, il devait exercer une plus forte action sur la

politique du roi. Si le pape n'espérait pas une paix définitive, il

pouvait obtenir une trève suffisante pour repousser l'invasion

des sultans. Paul III proposait donc les conditions suivantes[295]: 1º

mariage du troisième fils du roi (devenu duc d'Orléans, depuis que le

duc d'Orléans était dauphin) avec Marguerite, nièce de Charles-Quint,

fille du roi des Romains (elle apporterait en dot le Milanais sous

l'hommage à l'empire); 2º confirmation du traité de Madrid et de

Cambrai; 3º engagement souscrit par François Ier, sur sa parole de

chevalier, de réunir toutes ses forces pour une croisade contre le

Turc; 4º renonciation loyale du roi de France à toutes les brigues et

ligues conclues et suivies avec les princes luthériens de l'Allemagne.

Moyennant ces conditions acceptées, on signait, non pas une paix

définitive, mais une trève de dix ans[296].

[295] Sur ces négociations, voyez les mémoires de Du Bellay, liv.

VIII.

[296] Cette négociation fut protégée par la reine Eléonore, la

propre femme de François Ier, et la soeur de Charles-Quint,

(dépêche du mois de janvier, 1538).

Par ce traité ou trève, le troisième fils du roi, duc d'Orléans,

devenait duc de Milan. Pour s'expliquer cette faveur subite qui

entourait le duc d'Orléans, on doit dire qu'un parti dirigé par la

duchesse d'Étampes, entourait ce jeune prince pour l'opposer au

dauphin, lié à la politique des Guises et de Diane de Poitiers:

le duc d'Orléans devenait ainsi neveu de l'empereur, vassal du

saint-empire, et avec cette protection, il pouvait lutter contre la

domination du dauphin et la prépondérance de Diane. On laissait dans

l'indécision les droits de Catherine de Médicis; et c'était une

singulière position qu'on avait faite à cette jeune femme, qui devait

exercer plus tard une si grande action sur les affaires. En ce moment,

elle s'annulait comme influence politique: Devenue dauphine de France,

héritière de la couronne, elle laissait toute sa puissance à Diane de

Poitiers; il semblait qu'avec sa prescience italienne, elle devinait

que le temps n'était pas arrivé pour elle, et qu'il fallait cacher

sous l'amour des plaisirs et des distractions, des projets de

domination dans l'avenir. Ces sortes de caractères se rencontrent dans

l'histoire; il ne faut pas toujours croire que la légèreté des formes

soit une abdication absolue de l'ambition individuelle; dans les

mascarades chacun avait son déguisement, et Catherine cachait le

sceptre sous les grelots de la folie[297].

[297] Voir ma _Catherine de Médicis_.

Le pape Paul III qui mettait un si haut intérêt à régler les

conditions de la trève, se rendit de Rome à Nice pour se placer dans

une sorte de pays neutre, d'où il pourrait négocier librement. Comme

il craignait que l'entrevue personnelle entre deux princes, si

profondément irrités, ne leur fît encore porter une fois la main sur

la garde de leur épée et n'aboutît qu'à un nouveau cartel, le pape

exigea que François Ier se tint du côté de la France dans le petit

village de Villanova à une lieue de Nice, tandis que Charles-Quint

résiderait du côté du Piémont, à Villa-Franca: le souverain pontife,

quoique accablé par les années, se rendait d'un village à l'autre,

portant des paroles de conciliation aux deux princes, afin d'aboutir à

l'apaisement de leurs griefs, oeuvre difficile. Ce fut ainsi que par

sa douceur et sa patience, le pape Paul III amena la trève de dix ans,

si désirée: il fit taire les irritations violentes dans le coeur de

deux princes qui avaient juré de se venger; il leur révéla les

puissants intérêts de la chrétienté menacés par les invasions des

Turcs et par les prédications du luthéranisme, les deux faits

subversifs qui ébranlaient tout le droit public du moyen-âge[298].

[298] Le traité pour la trève est du 18 juin 1538.

Diane de Poitiers · 第 43 / 65 题