XVI

DÉLIVRANCE DU ROI.--SON AMOUR POUR MADEMOISELLE D'HEILLY, CRÉÉE

DUCHESSE D'ÉTAMPES.--DISGRACE DE MADAME DE CHATEAUBRIAND.

1526.

Dès que le traité eut été signé à Madrid, quelque fatal qu'il pût être

dans ses conditions, tout s'embellit autour du Roi; tout prit un

sourire et une gaîté pour lui incomparable, car il allait revoir la

France. Charles-Quint, jusque-là si renfermé en lui-même, si peu

expansif de sa nature, vint joyeusement visiter celui qu'il traitait

naguère gravement, tristement, comme un prisonnier d'État. Les deux

princes se montrèrent dans les rues de Madrid, en se donnant les

témoignages d'une mutuelle confiance.

Toutefois, l'Empereur n'avait pas une foi absolue dans la fidèle

exécution du traité; châtiment de tous ceux qui imposent des

conditions trop dures dans la victoire; un prince, une nation ne

s'abaissent pas longtemps devant les abus de la force: de son côté

François Ier avait quelque crainte que Charles-Quint ne lui rendît

pas cette liberté tant désirée, après une captivité qui lui

pesait si durement. Aussi la joie fut indicible de part et d'autre,

lorsqu'on apprit que la duchesse d'Angoulême, la reine-mère, était

arrivée à Bayonne avec les princes, ses petits-enfants, destinés comme

ôtages. Aussitôt François Ier quitta Madrid[178], accompagné d'une

escorte d'honneur et de surveillance, chargée de l'entourer jusqu'à la

Bidassoa. Les historiens espagnols[179] disent que Charles-Quint vint

avec le roi jusqu'à Vittoria, et que sur la route, plein de crainte

sur la fidèle exécution du traité, l'Empereur lui dit: «Mon frère,

vous voilà libre maintenant; jusqu'ici nous n'avons traité qu'en roi,

agissons aujourd'hui en gentilshommes; me promettez-vous d'exécuter

toutes vos promesses? répondez avec franchise.» François Ier s'y

engagea solennellement et prit à témoin les croix qui bordaient la

route, selon la coutume espagnole. Ces précautions, ces craintes

n'étaient pas tout à fait imaginaires, et ce qui se passait à Paris

pouvait les justifier.

[178] 18 mars 1526. Comparez Sleidanus, Comment., lib. VI et

Belcarius, livre XVIII.

[179] Ant. de Vera. Hist. Carl. V.

Dès que le parlement avait eu connaissance du traité de Madrid, il

avait examiné en secret une question de haute jurisprudence: Un traité

signé par un roi captif, sans liberté d'action et de volonté, était-il

obligatoire dans le droit public[180]? Ces délibérations qui n'avaient

reçu aucune publicité, étaient pressenties par l'empereur

Charles-Quint, et la cour de madame d'Angoulême était partie de Paris

dans la conviction que tôt ou tard le traité serait déclaré nul. Dans

cet itinéraire vers la Bidassoa, à travers toute la France, il se

manifestait quelque chose de triste et d'affligé autour du royal

cortége; on voyait deux jeunes princes, dont l'aîné avait à peine dix

ans, s'acheminant vers la captivité, livrés en ôtage aux étrangers,

aux ennemis, comme au temps des croisades de Philippe-Auguste et de

saint Louis.

La duchesse d'Angoulême, attentive à tout ce qui pouvait distraire son

fils bien-aimé et lui rappeler la France, avait conduit avec elle[181]

une charmante cour de dames et de demoiselles qui devaient

assister aux fiançailles de François Ier avec la soeur de

Charles-Quint, la reine de Portugal, une des conditions du traité. «Il

ne pouvait y avoir de noces sans ballet, et de fêtes sans dames.»

Éléonore de Portugal avait ce caractère triste et compassé des

princesses de la maison d'Autriche qui commençaient leur vie dans les

couvents, et la finissaient dans des palais plus tristes encore. Le

roi venait d'assister à une cruelle séparation sur la Bidassoa; ses

deux enfants aimés étaient remis aux commissaires espagnols[182] au

moment où le Roi traversait la rivière à cheval; libre enfin, et

heureux de se trouver sur les terres de France, il avait fait d'une

seule course le trajet de Fontarabie jusqu'à Bayonne, où la cour de

madame d'Angoulême, sa mère, était arrivée apportant les joies et les

plaisirs de la paix.

[180] Quoique le premier président de Selves eût été un des

signataires du traité, le Procureur Général avait fait des

réquisitoires contre le traité, 15 février 1526.

[181] La duchesse d'Angoulême s'arrêta à Bayonne (10 mars 1526).

[182] Les commissaires espagnols pour l'échange étaient de

Lannoy, vice-roi de Naples et le capitaine d'Alarcon; le

commissaire français qui accompagnait les princes était le

maréchal de Lautrec. L'échange se fit au milieu de la rivière

dans des barques. Belcarius, liv. XVIII.

Parmi les filles qui accompagnaient madame d'Angoulême, il en était

une distinguée entre toutes par sa vivacité, sa jeunesse et sa grâce

particulière; on la nommait Anne de Pisseleu ou mademoiselle

d'Heilly, fille d'Antoine, seigneur de Meudon, née en 1508; elle avait

donc dix-huit ans lors du voyage de Bayonne[183], ses traits ont été

conservés par deux oeuvres immortelles; le Primatice a reproduit

Anne de Pisseleu par la peinture, et Jean Goujon a ciselé son buste;

elle n'était pas précisément jolie, un front trop avancé pour être

intelligent, les yeux d'un bleu opaque, sans grande expression, un nez

long, une charmante bouche un peu effacée par la proéminence des joues

jeunes et rebondies[184], mais, par dessus tout, un grand éclat de

fraîcheur comme ces jeunes filles gracieuses et robustes, élevées dans

les châteaux du moyen-âge avec la vie active de la chasse, à cheval,

un pieu à la main, un faucon sur le poing[185]. Telle était

mademoiselle d'Heilly, lorsqu'elle fut présentée au roi François Ier,

au retour de sa captivité de Madrid. Le Roi, alors dans la maturité de

l'âge, impétueux encore dans ses sentiments, s'éprit d'une folle

passion pour mademoiselle d'Heilly, de manière à tout oublier pour

elle, à effacer les durs sacrifices du traité de Madrid, sacrifices

immenses même dans la famille de François Ier: n'imposait-il pas une

triste séparation? Il paraissait cruel à tous de voir s'éloigner comme

ôtages les enfants du roi, si jeunes, si beaux, et tout en pleurs de

quitter la cour de France. Ces deux enfants, le premier, François,

dauphin de France, alors à dix ans, l'autre à huit ans, du nom de

Henri, duc d'Orléans, d'une figure charmante[186], tous deux, on les

livrait au roi d'Espagne, sans savoir la destinée qui leur serait

réservée, car dans la pensée du conseil et du parlement, le traité de

Madrid, contracté sans volonté libre, par un roi captif, était nul

dans le fond et la forme; ce traité, on ne voulait donc pas

l'exécuter? En ce cas, quelle résolution prendrait Charles-Quint dans

sa colère contre les jeunes et royaux ôtages qu'on mettait dans ses

mains? Le conseil de Castille était inflexible comme tous les pouvoirs

absolus qui ont le sentiment de leur droit et de leur prérogative;

les moeurs des Espagnes tenaient un peu aux habitudes d'une

sévérité austère, impitoyable, contractée dans les guerres avec les

Arabes; on pouvait donc être justement inquiet sur le sort qui serait

réservé aux enfants de France, le jour où le parlement déclarerait

publiquement nul le traité de Madrid.

[183] 1526. Elle était demoiselle d'honneur de la reine-mère.

[184] Il a été fait bien des portraits de fantaisie de la

duchesse d'Étampes. (Voyez la collection des gravures,

bibliothèque impériale.)

[185] Sur la chasse au faucon, lisez toujours le charmant et

admirable ouvrage de Ste-Palaye sur la chevalerie et la chasse.

T. II. Ste-Palaye entre dans les plus précieux détails sur la vie

des chasseurs au moyen-âge. J'ai également décrit les

distractions de la féodalité dans mon _Philippe-Auguste_.

[186] Ce fut ensuite le roi Henri II. Le maréchal Anne de

Montmorency accompagnait les enfants de France à Madrid.

Et cependant le roi François Ier, oubliant tout ce qu'il y avait de

triste, de fatal dans cette situation, ne semblait préoccupé que de

son fol amour pour mademoiselle d'Heilly, amour si public, si brusque,

si impétueux, qu'il entraîna une rupture avec madame de Châteaubriand;

on parla plus tard avec mystère, de tout un drame qui suivit cette

rupture[187]: On dit que Jean de Laval-Montmorency, sire de

Châteaubriand, avait attendu la disgrâce de sa femme, pour la

renfermer dans une chambre tendue de noir en un de ses vieux manoirs

de Bretagne, et qu'après quelques jours de repentir et de deuil, il

lui fit ouvrir les veines. Sauval, l'historien anecdotique de la ville

de Paris, affirme que le sire de Châteaubriand tua sa femme pour

se livrer à de nouvelles amours. La légende veut même qu'il ait servi

de type au populaire conte de Barbe-Bleue, recueilli par Perrault sur

les légendes du moyen-âge.

[187] Beaucoup de romans ont été écrits sur la comtesse de

Châteaubriand. Lescouvel l'a racontée dans son _Histoire

amoureuse de François Ier_. Un anonyme a publié l'_Histoire

tragique de la comtesse de Châteaubriand_. Amsterdam 1675, in-12.

Comparez Bayle, Moreri, _Dict. hist._ qui se perdent en

conjectures.

Des témoignages incontestables refutent toutes ces absurdités. Madame

de Châteaubriand parut encore à la cour après la faveur de

mademoiselle d'Heilly: il existe dans le recueil des lettres de

François Ier, une réponse de madame de Châteaubriand, pour remercier

le roi d'une riche broderie qu'il lui envoyait[188]. Brantôme donne

quelques détails sur les accidents de cette rupture. Le Roi ayant fait

demander à madame de Châteaubriand les joyaux qu'il lui avait donnés,

sur lesquels on lisait quelques devises amoureuses composées par la

reine de Navarre, madame de Châteaubriand eut le temps de faire fondre

ces bijoux, et répondit au gentilhomme messager, en lui remettant des

lingots: «Portez cela au roi, et dites lui que, puisqu'il lui a plu me

révoquer ce qu'il m'a donné si libéralement, je le lui renvoie en

lingots; quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées

en ma mémoire, et les y tient si chères, que je n'ai pas souffert

que personne en disposât, en jouît et en eût de plaisir que

moi-même[189].»

[188] Recueil in-4º déjà cité.

[189] Brantôme, _Mme de Châteaubriand_.

Madame de Châteaubriand, loin de mourir de mort violente et jalouse,

ne trépassa que longtemps après, et Clément Marot écrivit même son

épitaphe en vers d'une haute pensée philosophique:

Sous ce tombeau où gît Françoise de Foix

De qui tout bien, chacun soulait dire

Et le disant, onc une seule voix

Ne s'avança de vouloir contredire.

De grand' beauté, de grâce qui attire

De bon savoir, d'intelligence prompte,

De biens, d'honneur et mieux qu'on ne racompte

Dieu esternel richement l'estoffa.

O Viateur pour t'abréger le compte

Ci-gist un rien là où tout triompha[190].

[190] Poésie de Marot, lib. III.

Cette haute réflexion de philosophie si bien exprimée par le poëte,

n'indique ni mort soudaine, ni violente. Madame de Châteaubriand

vivait retirée de la cour pendant la faveur de mademoiselle d'Heilly,

créée par lettres-patentes, duchesse d'Estampes; celle-ci, qui

jouissait alors de toute la puissance royale, se faisait la

protectrice des savants, des érudits de toute cette école

demi-huguenote qui bourdonnait autour du Roi: elle donna asile à

Rabelais dans les terres de son père, seigneur de Meudon[191], et

Rabelais fut nommé curé de la paroisse où il écrivait ses étranges et

fastidieuses bouffonneries.

[191] Le cardinal du Bellay avait donné à Rabelais une prébende

dans l'église collégiale de Saint-Mandé-les-Fossés.

Aussi n'est-il sorte de flatterie que les poëtes n'adressent à la

duchesse d'Étampes, et Marot en tête lui prodigue l'encens à pleines

mains. Mademoiselle d'Heilly, duchesse d'Étampes, un peu fatiguée d'un

long voyage, avait perdu de sa fraîcheur, Marot lui adresse ce petit

rondeau flatteur:

Vous reprendrez, je l'affirme

Par la vie,

Ce teint que vous a osté

La déesse Beauté

Par envie[192].

[192] _OEuvres de Marot_, lib. III.

Quand tout l'encens des poëtes, des érudits s'élevait au pied de la

duchesse d'Étampes, pour l'entraîner aux opinions nouvelles, Diane de

Poitiers se rattachait de plus en plus au parti des Guises, aux

fervents catholiques que menaçait l'élévation de la duchesse

d'Étampes, favorable aux opinions de Calvin. C'est par ordre de la

duchesse que Calvin traduisait les psaumes; c'est par son

intermédiaire qu'il adressait au Roi des dédicaces, et afin de servir

ses penchants, le Roi fit épouser à la duchesse, un gentilhomme

très-enclin aux idées de la réformation, Jean de Brosses[193];

néanmoins mademoiselle d'Heilly garda le titre et le nom qu'elle

devait au roi, celui de duchesse d'Étampes, avec cinquante mille

livres de pension. Diane de Poitiers n'eut besoin d'aucune influence

pour rentrer dans le patrimoine de son père, le comte de

Saint-Vallier, que lui restituait une des stipulations du traité de

Madrid. La duchesse d'Étampes, fière de sa jeunesse, bravait avec une

certaine hauteur Diane de Potiers, alors appelée madame la grande

sénéchale, et qu'une fortune singulière attendait plus tard avec le

règne du dauphin, depuis Henri II.

[193] Jean de Brosses appartenait à une famille bretonne, dont

les biens avaient été confisqués sous Louis XI.

Diane de Poitiers · 第 31 / 65 题