XIV

CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS Ier A MADRID.

1524-1525.

Tous ces respects, qui entouraient le roi de France captif, n'étaient

que de la chevalerie: un roi, dans les idées féodales et religieuses,

était l'objet d'un culte profond et antique, et nul n'eût osé effacer

l'empreinte de l'huile sainte du couronnement et du sacre. Mais tous

ces respects ne détournaient pas les projets de politique générale de

Charles-Quint, et François put bientôt reconnaître la faute qu'il

avait commise en ne remettant pas son épée à Lemperant, l'officier

chargé des ordres du connétable[157]. D'après le droit public de cette

époque, tout captif devait sa rançon; il était évident que

Charles-Quint l'imposerait dure, impérative et surtout en rapport avec

ses intérêts politiques. Héritier des ducs de Bourgogne, ces grands

vassaux hautains, représentant de la maison d'Anjou et de

Provence, Charles-Quint devait reprendre sur François Ier tout ce que

Louis XI avait réuni à la couronne de France, et essayer de

reconstruire les liens de cette féodalité des temps de Charles VI et

de Charles VII, qui enlaçait le trône de France sous des étreintes si

dures.

[157] Les regimentos espagnols prétendaient s'être emparés de

François Ier. On joua longtemps à Madrid un drame ou (saynete)

dans lequel un Espagnol était représenté terrassant François Ier

sous ses genoux.

François Ier fut d'abord envoyé à la citadelle de Pizzitone, sous

prétexte de le guérir de ses blessures[158]: Le conseil de Castille,

réuni à la hâte, avait décidé, sur l'avis inflexible du duc d'Albe,

que le roi de France serait conduit à Madrid, et qu'une fois en

Espagne, il serait pris à l'égard du roi de France toutes les

résolutions que les intérêts du royaume pourraient commander.

Charles-Quint, qui avait inspiré les avis de son conseil, fit semblant

de les subir; et comme s'il voulait se mettre à l'abri de toute

influence particulière et chevaleresque, il s'absenta de Madrid, au

moment même où François Ier y arrivait. Le roi fut traité avec toute

sorte de respect, mais gardé à vue; l'aspect de cette ville toute

monacale, la caractère grave, compassé de la grandesse espagnole,

était en opposition complète avec les façons galantes et ouvertes de

François Ier; il en conçut un grand ennui, une douleur si profonde,

qu'il en tomba malade. En vain, plusieurs fois, il avait demandé une

entrevue personnelle avec Charles-Quint, qui l'éludait toujours, afin

d'abandonner à son conseil le soin d'imposer un traité inflexible.

[158] Brantôme dit qu'il alla faire sa prière dans l'église des

Chartreux de Pavie et la première chose qui le frappa ce fut ce

passage du psaume: _Bonum mihi quia humiliaste me et discam

justificationes tuas_. La Chartreuse de Pavie est une des

merveilles de la Renaissance; elle est en beau marbre de diverses

couleurs et ressemble à un bijou d'ivoire incrusté d'ébène.

A la cour de France, la nouvelle de la captivité du Roi avait excité

un sentiment de tristesse désolée. Sa mère, la duchesse d'Angoulême,

prit la régence, et, avec l'autorité politique, la tutelle de ses fils

si jeunes encore, le Dauphin et Henri, duc d'Orléans. Depuis le roi

Jean, jamais la situation du royaume n'avait été plus triste, il n'y

avait ni paix publique ni unité. Il fallait lever des impôts pour

préparer la rançon du Roi; on devait craindre l'opposition des

parlements, qui en général profitaient des pénuries du pays pour

renouveler leurs remontrances. Les prédications de Luther et de Calvin

avaient soulevé partout des espèces de jacqueries; les châteaux

étaient pillés[159] par des bandes armées, et les paysans étaient

soulevés en Lorraine, en Champagne, et jusque dans le Parisis. Sur un

seul point, en Alsace, douze mille reitres tudesques, à l'aspect rude,

à la parole gutturale, s'étaient rués sur les propriétés, en

proclamant une sorte d'égalité et de fraternité sombre et menaçante.

La régente, pour ramener un peu d'ordre, dut prendre quelques mesures

contre la propagation des idées de Luther[160]. Il y eut moins de

persécutions religieuses que de précautions de sureté publique à cette

époque.

[159] Il existe un édit (25 septembre 1523) qui ordonne de courir

sur ces aventuriers pillards et _mangeurs_ de peuple (Recueil

Fontanon 115, 166).

[160] Lettres patentes de la Régente relatives aux poursuites à

exercer contre les luthériens (10 juin 1525).

Ici se manifestent des faits historiques considérables: le commencement

de la puissance des Guise et leur union politique avec Diane de

Poitiers. Le premier de ces braves princes lorrains venait de disperser

comme des loups enragés les paysans luthériens soulevés, dans plusieurs

sanglantes rencontres, et ses services grandissaient son pouvoir. Sous

l'influence de ses victoires, par le concours de Diane de Poitiers, le

comté de Guise fut érigé en duché-pairie. Il y avait une grande

conformité d'opinions entre Diane de Poitiers et les Guise, pour

réprimer ces nouveautés religieuses qui se reproduisaient comme une

grande jacquerie et menaçaient d'une guerre civile en préparant le

retour des grandes compagnies.

Il n'en avait pas été ainsi de madame de Châteaubriand, qui par sa

famille, appartenait essentiellement au tiers parti, à la modération, à

la tolérance. Amie de Marguerite de Valois, la soeur de François Ier,

noble coeur, mais liée avec le poëte Marot, avec les érudits, Bèze,

Erasme, Bude, et même avec Calvin, madame de Châteaubriand n'avait pas

les opinions fermes et tenaces de Diane de Poitiers; elle n'aimait pas

les Guise et se plaçait avec les Montmorency, pour lutter contre leur

influence. Clément Marot, qu'elle protégeait, s'était montré brave

pendant la guerre d'Italie, et à Pavie il avait été blessé à côté du

Roi: revenu en France, toujours un peu brouillon, il avait été mis

encore au Châtelet, d'où il avait écrit au Roi pour déplorer ses

malheurs, en implorant la générosité de Charles-Quint[161]. Il ne

put uivre Marguerite de Valois, mais il applaudit au projet qu'elle

venait e former, de se rendre à Madrid afin de consoler son frère

captif, lors très-souffrant et surtout plongé dans une profonde

mélancolie[162]. Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de

Charles-Quint, limité pour le temps, et, sans hésiter, la princesse

était partie avec quelques-unes de ses dames, parmi lesquelles était la

comtesse de Châteaubriand, car Marguerite n'aimait pas Diane de

Poitiers, trop liée aux Guises pour approuver la tolérance de Marguerite

de Valois envers les huguenots.

[161] La régente insistait auprès du Châtelet pour qu'il suivît

une procédure contre Marot.

[162] Mémoires du Bellay, livre III.

Quand cette cour de nobles dames vint à Madrid, elle trouva le roi

François Ier alité, les larmes aux yeux, le désespoir au coeur;

Charles-Quint ne l'avait visité qu'une fois, sous prétexte qu'un

traité sérieux devenait impossible, dans des relations trop intimes,

car à ses yeux, disait-il, il n'y avait pas de Roi captif, mais un

frère malheureux[163]; simple prétexte pour laisser toute liberté aux

exigences impératives du conseil de Castille. Si même Charles-Quint

avait donné un sauf-conduit à Marguerite, c'est qu'il craignait pour

la vie de son prisonnier, sa seule garantie: Peut-on croire néanmoins

aux sentiments si bas qu'on prête à ce grand esprit, Charles-Quint, et

qu'on pourrait ainsi résumer: ce François Ier mort, plus de gage pour

imposer à la France une paix inflexible.» En repoussant même ce côté

odieux de la négociation, il eût été déplorable pour sa renommée de

chrétien et de Roi, qu'un prince tel que François Ier, mourût d'ennui

et de douleur dans le triste _retiro_ de Madrid. Aussi le sauf-conduit

fut accordé avec facilité à Marguerite de Valois et à ses dames qui,

partout sur leur route, furent accueillies avec honneur et

distinction, et furent conduites jusqu'à Madrid[164] par les officiers

de l'Empereur.

[163] La conversation fut courte. «_François Ier_: Votre Majesté

veut donc voir mourir son prisonnier?

«_Charles_: Vous n'êtes point mon prisonnier, mais mon frère et

mon ami.» Arnold Ferron, _de rerum Gallicæ_, lib. VIII.

[164] Paul Jove, histor. lib. III.

Dire quelle fut pour François Ier la tendresse de cette soeur

bien-aimée, ce serait le récit d'une vie toute de dévouement: rieuse

de caractère, spirituelle de propos, la princesse était entourée de

jeunes femmes gracieuses comme elle, et la _marguerite_, comme dit

Marot, brillait au milieu d'une corbeille de fleurs. Dans les longues

soirées de la captivité de Madrid, elle improvisa et lut à son frère

ses contes un peu hardis à la manière de Boccace, ces libres

compositions qui ont survécu comme les _cent nouvelles_ de Louis

XI, un de ses passe-temps favoris[165]. _L'Heptameron_, qui prit plus

tard le nom de la reine de Navarre, est une suite de petites

nouvelles, très-attrayantes sur tous les sujets d'amour et de

galanterie. François Ier aimait les petits scandales de propos; il

provoquait les confidences d'amour, les indiscrétions de ses

compagnons de chevalerie. A travers les voiles transparents, les

historiettes de Marguerite de Valois, sa soeur chérie, lui faisaient

des révélations sur les moeurs de sa cour, sur les dames qu'il avait

connues et aimées: Brantôme a été plus libre et plus osé dans ses

portraits, sans épargner même la reine Marguerite; «bien disante des

choses d'amour et qui en savait plus que son pain quotidien en matière

de galanteries.»

[165] Les contes de la reine de Navarre furent recueillis par

Claude Gruget, un des valets de chambre de Marguerite et dédiés à

Jeanne d'Albret. 1 vol. in-4º, 7 avril 1559.

Diane de Poitiers · 第 28 / 65 题