1521-1525.
Si nulle chevalerie n'était plus brave, plus noblement courageuse que
les gens d'armes de France, nulle aussi n'était plus imprudente, plus
aventureuse, s'exposant à des dangers volontaires par le sentiment
excessif de sa propre valeur: en France ce caractère ne peut se
changer, il fait notre gloire et notre orgueil; sentiment tellement
extrême qu'il inspire un vrai mépris pour la valeur retenue et
réfléchie. Le paladin modèle ne devait rien trouver d'impossible, ce
qui avait eu souvent de tristes résultats militaires. Ainsi, les deux
beaux types de la chevalerie française, Gaston de Foix[136] et
Bayard[137], chaque fois qu'ils avaient été chargés de commander des
expéditions lointaines, avaient exposé leurs gens d'armes à des
périls et souvent même à d'inévitables défaites. Ils se battaient en
Roland, en Renaud de Montauban, les héros qu'avait choisis l'Arioste
dans le poëme qu'il venait de publier, sous le titre d'_Orlando
furioso_[138], qui exerça une grande influence sur cette génération.
Ce caractère d'imprudence glorieuse, les généraux italiens et
espagnols le connaissaient parfaitement, et ils en profitaient avec
leur habileté et leur expérience accoutumées, pour entraîner les
Français dans les piéges, où les poussait la fougue de leur glorieux
caractère.
[136] Gaston avait été tué à la bataille de Ravennes.
[137] Blessé dix-sept fois dans sa carrière de soldat (Voyez sa
vie écrite par son écuyer).
[138] Le poëme d'_Orlando furioso_ fut commencé à imprimer en
1515, et achevé en 1516. L'édition de Ferrare est très-rare;
celle des Aldes, 1545, est aussi fort recherchée.
Le commandement de l'armée d'Italie avait été laissé à l'amiral
Bonnivet, brave capitaine, qui avait du sang de Montmorency dans les
veines, et comme dit Brantôme: «gentil esprit fort bien disant, fort
beau et agréable»[139], qui avait remplacé le maréchal de Lautrec dans
le Milanais: plus brave qu'expérimenté, l'amiral Bonnivet assiégeait
Milan, sans prêter une grande attention à l'armée centrale italienne,
que commandait le marquis de Peschiera; et cependant, cette armée
composée de toutes les races italiennes, milanaises, gênoises,
lombardes, romaines, comptait de bons soldats. Les Napolitains surtout
(et c'est une remarque à faire que cette grande renommée alors des
régiments napolitains) formaient les meilleures troupes de
Charles-Quint[140]; on les citait pour leur excellente discipline et
leur patiente valeur,--la race normande semblait y avoir laissé son
empreinte depuis le Xe siècle. L'amiral Bonnivet, repoussé en
plusieurs rencontres, un peu découragé, remit le commandement de
l'armée à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, capitaine
d'une médiocre capacité; pour la vaillance et la loyauté, rien de plus
digne d'éloge que Bayard, il se battait à outrance comme un digne
preux des meilleurs temps. Mais, c'était un bien pauvre chef d'armée,
presque partout il était battu. Il le fut à Rebec, près Milan, où il
soutint mal le choc des Espagnols si disciplinés: le capitaine Bayard
se faisait vieux, il devenait grognard, discoureur. A Biagrasso, où il
prit le commandement de la retraite, il reçut encore un échec; dans la
confusion d'une marche en arrière rapide, Bayard, qui se battait
partout comme un lion, fut frappé d'un coup d'arquebuse à croc dans
les reins[141]; blessé à mort, il prononça quelques humbles prières à
Dieu, regardant sa longue épée en croix comme un héros du temps des
croisades. Le connétable de Bourbon, qui poussait sa victoire avec
vigueur, vint jusqu'à lui et lui dit quelques mots de courtoisie et de
regrets sur sa blessure, et de touchants éloges de sa vaillance.
[139] Vie des grands capitaines.
[140] Les régiments napolitains sous la Ligue occupèrent Paris.
Voir mon travail _sur la Ligue_.
[141] Le 24 avril 1524; il était né en 1476.
La chronique prête à Bayard des reproches amers adressés au connétable
sur sa trahison envers le Roi, reproches que l'on ne trouve que dans
la vie de Bayard[142]. Je ne crois pas à ces paroles; en vertu des
idées féodales, le connétable de Bourbon, dégagé de tous liens par la
confiscation de ses fiefs, n'était plus qu'un aventurier sans
patrimoine et sans terre, qui combattait selon sa fantaisie; il n'y
avait pas alors de sujets du roi, mais des vassaux du suzerain: les
idées de la nationalité étaient très-imparfaites, et le connétable de
Bourbon n'était pas plus déloyal que le duc de Bourgogne combattant
Charles VII ou Louis XI. Le connétable poursuivit sa victoire en
dispersant les gens d'armes de Bayard qui faisaient leur retraite sur
le Piémont. Le connétable se hâta de marcher sur Turin, espérant par
un coup de main hardi se saisir du passage des Alpes, s'assurer
l'alliance[143] du duc de Savoie, et rattacher à sa cause cette maison
toujours disposée pour le vainqueur.
[142] Vie de Bayard écrite par un loyal serviteur, Paris, 1527
in-4º.
[143] Guichardini, Hist. Ital., livre XV, toujours très-ennemi de
la puissance française en Italie.
Quand ces désastres frappaient l'armée d'Italie, François Ier était à
Lyon au retour de son expédition de Provence, que les Espagnols
venaient d'évacuer. Le Roi résolut donc de passer encore une fois les
Alpes, soit pour appuyer la retraite de ses gens d'armes, soit pour
prendre l'initiative contre le connétable de Bourbon, car il avait ici
une injure personnelle à venger. François Ier, que nul n'égalait en
bravoure, voulait se mesurer avec le connétable et le vaincre en
bataille rangée, comme le plus brave et le meilleur capitaine. Le Roi
traversa rapidement les Alpes[144], le _Pas de Suze_ était encore
libre, hâtant ainsi sa marche sur Milan, qui était le but de la
campagne. Nulle résistance ne lui fut d'abord opposée; Milan
était alors ravagé par la peste; le peuple mourait par milliers, et
les convois funèbres remplaçaient les fêtes de fleurs et de ballets,
qui avaient accueilli la première entrée des Français en
Lombardie[145]; on eût dit Florence à ce temps de désolation, de la
peste noire, quand Boccace composait ses contes aux sons funèbres des
cloches des campaniles. Le Roi fut donc obligé de disperser son armée
dans les plaines du Milanais, afin de la préserver de ces émanations
funestes, de ces vents empestés; il put d'abord manoeuvrer sans
obstacles, car le connétable de Bourbon, alors préoccupé de
réorganiser son armée, s'était rendu dans la basse Allemagne pour
recruter les reitres et les lansquenets, qui avaient en lui bonne
confiance pour le butin et la victoire. A l'imagination de ces
lansquenets de la Souabe et du Rhin, s'offrait une expédition jusqu'au
centre de l'Italie, contre Rome surtout et le Pape: les prédications
de Luther encore récentes travaillaient l'Allemagne de vives haines
contre l'église; le connétable de Bourbon, avec son caractère de
hardiesse, avait promis une riche proie, sans respect pour les
sanctuaires[146]; il parcourait l'Allemagne en faisant ainsi un
appel à tous les aventuriers, reitres, lansquenets hérétiques. En
quelques mois, le connétable en groupa plus de dix mille autour de
lui, tous braves, déterminés, gens de sac et de corde, héros de
courage ou gibier de potence, selon les temps et les circonstances,
mécréants excommunies qui passèrent les Alpes Lombardes sous un chef
étrange, digne du crayon d'Albert Durer. Il avait nom Fronsperg ou
Fronsberg[147]; d'origine de Souabe, d'une haute stature, d'une force
de corps extraordinaire, mécréant de toutes manières, gros buveur de
vin du Rhin, d'une corpulence épaisse, d'un ventre proéminant, il
avait fait faire une chaîne d'or pour étrangler le pape[148]. Les
lansquenets firent leur jonction avec les Espagnols, que commandait
Antonio de Lève; et ces troupes se placèrent sous les ordres du
connétable de Bourbon, en qui tous plaçaient leur confiance, comme au
plus habile capitaine de son temps et au chef le plus sans
scrupule sur les résultats de la victoire.
[144] Il ne fut pas même arrêté par la nouvelle de la mort de
Madame (Claude de France), sa femme, _Sanctissima fæmina_, 25
juillet 1524, Belcarius, livre XVIII.
[145] Guichardini, lib. XV.
[146] Le duc de Savoie qui avait passé à l'alliance de
Charles-Quint avait fourni des subsides au connétable de Bourbon
pour la levée des reitres (Guichenon, _Histoire de la maison de
Savoie_, 1524).
[147] Brantôme a consacré un article à _Fronsberg_ (Voyez
_Capitaines étrangers_).
[148] Elle était d'or parce que, disait-il: _A tout seigneur tout
honneur_.
La situation de François Ier dans le Milanais, entouré par tous les
points, cerné par les Alpes, n'était longtemps tenable et possible
qu'en conservant une libre communication avec le port de Gênes, d'où
les renforts pouvaient arriver. Les Gênois avaient promis de seconder
l'armée du roi de France, leur ancien seigneur, par un ou deux corps
d'arbalétriers et bombardiers[149]: tiendraient-ils leur parole? Or,
pour conserver ces libres communications, il fallait nécessairement
aux Français la possession de Pavie. Un corps considérable de l'armée
s'y était porté sous les ordres du maréchal de Montmorency. Ce siége
fut long et meurtrier, parce que la défense fut belle et confiée à don
Antonio de Lève, qui espérait l'arrivée prompte du connétable. Durant
le long siége de Pavie, l'armée de François Ier s'était dispersée en
petits corps pour suivre des expéditions différentes, et un mouvement
de concentration commandé par le Roi, fut mal exécuté[150]. Le
connétable manoeuvra avec tant d'habileté qu'il se plaça entre
la ville assiégée et l'armée des assiégeants: ainsi le camp retranché
qu'avaient construit les Français pour s'y protéger en cas de revers,
se trouva tout à coup entouré par les Allemands du connétable, les
Espagnols du marquis de Peschiera, les Italiens et les Napolitains du
vice-roi de Lannoy, et, derrière l'armée, Pavie, dont la garnison
pleine d'espérance redoublait ses efforts. L'armée de France se
trouvait pressée dans un cercle de fer qui se resserrait chaque jour
davantage.
[149] Belcarius, livre XVIII, no 17. L'armée de François Ier
occupait Varregio et Savonne.
[150] Les Français comptaient 1,800 lances et 26,000 hommes
d'infanterie (Paul Jove, livre X).
Fallait-il attendre l'ennemi dans le camp retranché? alors on
s'exposait à manquer de toutes choses, à voir Pavie ravitaillée, et à
se trouver ainsi soi-même assiégé! Devait-on prendre l'initiative
d'une bataille? la victoire pouvait seule sauver l'armée! et c'est à
ce dernier parti que s'arrêta le roi François Ier[151].
[151] Sur la bataille de Pavie on peut comparer Guichardin, lib.
XV. Les mémoires de du Bellay, livre II et surtout Brantôme,
articles _La Palisse_, _Bonnivet_. Brantôme avait connu plusieurs
des capitaines qui assistèrent à la bataille de Pavie.
Pour répondre à tant d'ennemis à la fois, les Français durent
considérablement étendre leurs ailes et affaiblir leur centre. Le
connétable, avec son expérience de guerre, vit l'imprudence et la
faute de ce mouvement, et sans étendre ses lignes, il groupa ses
troupes en forts carrés de lances pour couper les corps les plus
faibles, et les séparer du centre de bataille en les entourant. Quand
les trompettes eurent sonné, le corps intrépide des aventuriers
allemands se précipita, en poussant des cris sauvages, sur l'aile
gauche que commandait le duc de Suffolk, à la tête des Écossais; ces
braves alliés de la France se défendirent vaillamment, formés en
carrés profonds, mais, écrasés par le nombre, ils roulèrent les uns
sur les autres sans quitter leurs rangs. En même temps, les Espagnols
et les Napolitains, coupant l'aile droite du corps de bataille,
faisaient contre cette aile une attaque aussi vigoureuse que celle des
reitres; ainsi, les deux envergures de l'immense oiseau de proie,
comme le dit Guichardin, étaient arrachées du corps qui restait seul
en butte à l'attaque du connétable[152].
[152] Guichardin, l'ennemi de la France, raconte la bataille de
Pavie avec une joie mal dissimulée, lib. XV.
Au milieu de ce corps de bataille, se trouvait François Ier, à la tête
de sa plus brave gendarmerie; le Roi ne cherchait ni à se déguiser ni
à se confondre: monté sur son grand cheval de bataille, couvert de son
armure brillante, de son haubert à fil d'argent, de son casque
orné de plumes blanches flottant jusque sur le dos, on le voyait de
tous les points de la bataille; sa stature élevée l'exposait à tous
les regards: comme le Roland de l'Arioste, il portait des coups
valeureux de droite et gauche, ne craignant pas les combats
singuliers. Autour de lui les plus braves gentilshommes tombaient en
faisant des trouées profondes, et peut-être ce combat de géants eût-il
rétabli la bataille, si le marquis de Lève n'eût fait avancer un corps
tout nouvellement formé, c'étaient les arquebusiers basques, petits
hommes légers, habitués à courir dans la montagne comme des chamois,
instruits au tir de l'arquebuse, à ce point qu'ils ne manquaient
jamais leur homme, et quand l'arquebuse n'atteignait pas son coup, ils
se glissaient comme des serpents, et avec de longs coutelas qu'ils
arrangeaient au bout de leur arquebuse en guise de lance, ils
atteignaient le poitrail des chevaux, qu'ils éventraient lestement
(ces coutelas forgés à Bayonne prirent depuis le nom de baïonnettes).
Oh! que de braves chevaliers furent ainsi frappés! que de dignes
compagnons du Roi mordirent la poussière, Chabanne, La Palisse[153],
La Trémouille qui eut le coeur et la tête percés (deux nobles
blessures)[154]; ils tombèrent aux pieds du Roi. François Ier venait
d'avoir son cheval tué d'un coup de glaive tranchant. Debout comme un
héros de l'_Iliade_, il frappait d'estoc et de taille avec une force
et une dextérité sans égale, tenant son épée des deux mains, qu'un
homme fort peut à peine soulever aujourd'hui. Comme le Roi était
reconnu, on ne cherchait pas à le tuer, mais à le prendre comme à un
jeu d'échec; déjà blessé au front dans sa lutte héroïque, il reçut un
nouveau coup d'épée à la jambe, et, un genou en terre, il combattait
encore, entouré de Basques qui voulaient le saisir avec des espèces de
lacets, lorsqu'un gentilhomme français, du nom de Lemperant, écuyer du
duc de Bourbon, se faisant jour dans la foule, arriva auprès du Roi,
se prosterna devant lui le suppliant de se rendre au connétable.
Politiquement le Roi eût bien fait; avec le connétable il pouvait
espérer un traité favorable, comme d'un vassal à son suzerain, mais
le sentiment de l'honneur et de l'indignation était trop vif, trop
énergique contre Bourbon qui l'avait trahi. François Ier préféra
rendre son épée au lieutenant de Charles-Quint, de Lannoy, vice-roi de
Naples. Il espérait en la puissance et la générosité de son
ennemi[155]: traiter avec Charles-Quint pouvait être un malheur,
jamais une honte! de Lannoy, appelé sur le champ de bataille, mit le
genou en terre, et reçut avec le plus grand respect l'épée de François
Ier accablé de la double douleur de ses blessures et de sa défaite.
[153] La Palisse fut tué d'un coup d'arquebuse; il avait assisté
à dix-sept batailles. Un Guise fut également tué, il portait le
titre de comte de Lambesc.
[154] Ce fut deux coups d'arquebuse des Basques. Brantôme est
plein d'un froid intérêt en racontant la mort de ces braves
capitaines.
[155] Le père Daniel est celui des historiens du XVIIe siècle qui
a le mieux résumé la bataille de Pavie; on a trop dédaigné le
père Daniel et on l'a jugé sur quelques lazzis de Voltaire; le
père Daniel s'occupait surtout des opérations militaires. Dans
l'ordre des jésuites, chacun avait sa spécialité. J'ai entendu
dire par le plus éminent des écrivains militaires que le père
Daniel était l'historien qui avait le mieux raconté les
opérations de guerre dans l'histoire de France.
A ce moment, se passait une scène de grande chevalerie; le connétable
de Bourbon et l'amiral de Bonnivet se cherchaient des yeux dans toute
la bataille pour engager un combat singulier. Guillaume de Gouffier de
Boissy, sire de Bonnivet[156], tout dévoué à la reine-mère, avait
conseillé le procès de confiscation contre le connétable, et
préparé ainsi sa défection. Ils s'en voulaient donc l'un et l'autre à
mort et espéraient croiser le fer. La bataille était perdue pour la
France, Bonnivet courait en fou pour atteindre corps à corps le
connétable, lorsqu'il fut entouré par les Basques; en vain le
connétable voulut traverser les aventuriers pour engager un combat
personnel, les archers n'obéirent pas; ils voulaient faire prisonnier
Bonnivet, qui, avec un beau dédain de la vie, se précipita au plus
fort de la mêlée, et tomba percé de coups de pique; quand le
connétable le vit ainsi étendu tout sanglant, il versa des larmes
abondantes: «Malheureux, tu es cause de la perte de la France et de la
tristesse qui m'accable même dans ma victoire!»
[156] Brantôme, toujours un peu conteur, dit que l'amiral
Bonnivet était l'amant heureux de la comtesse de Châteaubriand.