MADAME DE CHATEAUBRIAND.--GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE LAUTREC DANS
LE MILANAIS.
1518-1520.
Un des plus beaux noms, dans les fastes de la chevalerie, était celui
de la noble famille de Foix, liée par son origine aux maisons de
France et de Navarre. Ce nom remontait à la croisade de
Philippe-Auguste, pendant laquelle Roger Raymond, comte de Foix, se
signala au siége d'Ascalon[74]. Mais le plus poétique de tous fut
Gaston de Foix, vicomte de Béarn, qui reçut le nom de Phébus, à cause
de la beauté de ses traits et de sa blonde chevelure qui descendait en
boucles ondoyantes sur ses épaules; ce fut ce grand chasseur aux huit
cents chiens en meute, qui écrivit le livre si précieux: _Du déduist
de la chasse, des bêtes sauvages et oiseaux de proie_[75]. De cette
illustre tige, était issu Gaston de Foix, fils de Jean de Foix,
vicomte de Narbonne et de Marie d'Orléans, soeur du roi Louis XII,
créé duc de Nemours, et tué vaillamment à la bataille de Ravennes. Sa
mort causa une douleur si profonde au roi de France, qu'il s'écria:
«Je voudrais ne plus posséder un seul pouce de terrain en Italie, et
pouvoir à ce prix faire revivre mon neveu Gaston de Foix et tous les
autres braves qui ont péri avec lui. Dieu nous garde de remporter
souvent de telles victoires.» Ces regrets étaient ceux de l'armée
entière; elle gardait un bon souvenir de ce courageux jeune homme, qui
s'était élancé sur les Espagnols en poussant ce noble cri: «Qui
m'aimera si me suive!» et tous l'avaient suivi, parce que tous
l'aimaient, et la gloire avec lui.
[74] Dans la croisade de 1190 (Voir mon _Philippe-Auguste_). Il
avait épousé Marie, fille du roi d'Aragon.
[75] Il a été aussi publié sous ce titre: _Le Myroir de Phoebus
avec l'art de faulconnerie et la cure des bestes et oyseaux à
cela propice_. Imprimé par Philippe Lenoir 1515-1520.
Gaston de Foix avait pour soeur, Françoise de Foix, mariée
très-jeune avec Jean de Laval-Montmorency, seigneur de Châteaubriand,
en Bretagne. Elle y vivait fort retirée, lorsque François Ier fit
publier par tout son royaume ce bel adage: «qu'une cour sans dames
était comme un printemps sans roses,» devise charmante d'Alain
Chartier. Le Roi appela donc toutes les belles châtelaines à
Fontainebleau, où il ne fut plus question que de galanteries, passes
d'armes et tournois. Madame de Châteaubriand, belle entre toutes, y
fut mandée par un message de la reine, et la chronique dit que le
seigneur de Châteaubriand, fort jaloux, inquiet de cette renommée
galante de la cour de François Ier, fit promettre à sa femme qu'elle
ne viendrait point à la cour, à moins de recevoir un anneau d'or,
celui que le sire de Châteaubriand portait à son doigt, marqué au scel
de ses armes. François Ier en fut informé; par surprise il fit enlever
ou imiter la bague du sire inquiet et jaloux, et, par cette
supercherie, il attira madame de Châteaubriand dans le piége[76].
[76] Les détails un peu romanesques de la vie de madame de
Châteaubriand sont tirés d'un pamphlet hollandais sous ce titre:
_Histoire amoureuse de François Ier_. Amsterdam, 1695.
On ne peut dire si cette légende n'est pas empruntée aux _Cent
nouvelles nouvelles_ du roi Louis XI, si elle n'était pas un de ces
contes imités de Boccace alors fort goûtés; mais un fait incontesté,
c'est que, dès cette année, on voit madame de Châteaubriand régner en
souveraine, et disposer des commandements les plus élevés en faveur de
sa famille, illustre au reste, et si brave! Gaston de Foix, son frère,
était mort glorieusement à la bataille de Ravennes; le second,
Odet de Foix, sire, puis maréchal de Lautrec, avait bravement servi en
Italie et était resté à Milan après le départ du roi et du connétable,
chargé du commandement de l'armée.
La bataille de Marignan avait détruit à la fois la puissance des
Sforza et des Suisses, et placé dans la main de la France la
souveraineté du Milanais. Il restait une question très-sérieuse: aux
mains de qui ce beau duché serait-il confié? Le laisserait-t-on à une
de ces grandes familles lombardes et nationales, qui resterait ainsi
italienne, ou le placerait-on sous le gouvernement d'un Français? Il
eut été plus habile de constituer une apparence de nationalité
italienne: sous la tente du Roi, servait le vieux et prudent maréchal
de Trivulce[77], de la grande famille d'Antonio Trivulzio, qui s'était
vouée au service de France depuis le roi Louis XI. Trivulce était lié
par le sang aux Visconti, si aimés des Milanais; il aurait pu présider
en quelque sorte, à un gouvernement national composé de Lombards, sous
la suzeraineté du roi de France. Cette politique habile aurait
maintenu la rivalité entre les Visconti et les Sforza, et préparé la
domination de la France. Mais la chevalerie française ne pouvait
comprendre, ni supporter que l'on confiât aux Italiens un pays conquis
par ses armes: Trivulce, après le siége de Brescia, fut rappelé en
France avec une certaine méfiance de sa destinée, et, sous l'influence
de la comtesse de Châteaubriand, le maréchal de Lautrec obtint le
gouvernement du Milanais.
[77] Jacobo Trivulzio était né en 1447: il a été sévèrement jugé
par les historiens français; il mourut en 1518. Son épitaphe est
curieuse:
Hic quiescit qui nunquam quierit.
Si la victoire de Marignan avait donné une force aux Français en
Italie, si les Vénitiens avaient député quatre de leurs plus fiers
sénateurs pour saluer le Roi, si le pape Léon X[78] lui-même, le
dictateur de l'Italie, avait signé le concordat, il n'était pas moins
vrai que les Italiens n'aimaient pas les Français; ce caractère léger
auprès des dames et railleur pour les hommes, leur était antipathique.
A Milan, on eût appelé et secondé le pouvoir du maréchal Trivulce,
parce qu'il appartenait à la race italienne, mais le maréchal de
Lautrec de la maison de Foix était trop français; il faisait trop
sentir la domination étrangère. Le maréchal, méfiant pour les
Italiens, avait confié le gouvernement des places de la Lombardie:
Crémone, Bergame, à des Français, et les Milanais murmuraient
hautement de cet oubli de leur nationalité. Sforza était de leur race;
s'il faisait hommage aux empereurs allemands, lui au moins restait
Milanais, et comme un vieux chef des grandes compagnies, il était prêt
à les seconder dans leur indépendance. Un an s'était à peine écoulé
depuis la bataille de Marignan, qu'on vit descendre des montagnes du
Tyrol seize mille Suisses, vingt mille lansquenets, qui accouraient
reprendre leur position de bataille et de guerre, et répondre à
l'appel des Italiens[79].
[78] Pour les détails, lisez mon livre sur _François Ier et la
Renaissance_.
[79] Guichardini, livre XII.--Belcarius livre XV et Paul Jovi
_hist. sui temporis_, livre XVIII. Paul Jovi a écrit une vie de
Léon X.
Le maréchal de Lautrec, en ce moment, assiégeait Brescia, de concert
avec les Vénitiens, fidèles alliés de la France; les Suisses et les
lansquenets débordant ses deux ailes, le maréchal fut obligé de se
retirer en toute hâte vers Milan, où le connétable de Bourbon vint le
soutenir avec toutes ses forces. Cette invasion subite fut repoussée,
mais l'Italie, toujours inconstante, murmurait; comme un malade qui
change de côté et souffre toujours, elle appelait tantôt l'appui
des Allemands, tantôt l'appui des Français, elle ne pouvait rester
elle-même. Elle possédait pourtant deux grands centres d'unité: Rome
et Venise. Léon X ne s'était lié qu'un moment à la France, et pour la
question religieuse; il aspirait à la liberté et à l'unité italienne;
Florentin d'origine, il savait bien que les grands jours de Florence
étaient passés; il ne voyait donc plus que Rome qui fût capable de
lutter contre l'empire allemand. Les papes avaient leur armée toute
romaine, ils prenaient pour auxiliaires les cantons catholiques de la
Suisse[80]. Mais le double fait de la réformation de Luther et de
l'invasion des Turcs, rendait très-difficile la souveraineté de
l'Italie, à laquelle les papes aspiraient.
[80] Le cardinal de Sion, un des esprits remarquables du temps,
était l'intermédiaire entre le Pape et les Suisses, auxquels Rome
avait envoyé des étendards bénis.
Venise, le second centre d'unité, était à son plus haut degré de
gloire et de splendeur. Si l'invasion des Turcs avait un peu contenu
sa puissance en Italie, si la ligue de Cambrai avait comprimé ses
prétentions à la monarchie universelle, elle s'était étendue sur la
terre ferme: maîtresse de la Croatie et de la Dalmatie, elle
avait porté ses frontières de l'autre côté jusque dans la Lombardie.
Venise pouvait mettre sur pied de guerre trente ou quarante mille
Esclavons, bonne troupe, et elle avait un capitaine de premier ordre,
l'Alviane, qui pouvait être comparé au connétable de Bourbon. Ce fut
une remarque à faire, l'Italie fournit alors trois capitaines de
premier ordre: Prosper Colonnia, Sforza, l'Alviane[81], et cependant
elle ne put ni vaincre ni se rendre indépendante. C'est que de tristes
divisions la partageaient toujours: Venise ne pouvait supporter la
puissance du Pape; les Lombards détestaient les Vénitiens, et
n'auraient jamais subi la domination du Lion de Saint Marc.
[81] Bartholomeo Alviani, vénitien, avait servi d'abord sous les
ordres de Borgia; cette illustre et grande famille des Borgia,
tant calomniée, voulait rendre l'Italie la reine du monde. Tous
les mélodrames et les belles histoires qu'on a faits sur les
Borgia ne sont que des légendes atroces inventées par leurs
ennemis. Les Borgia étaient des patriotes italiens avec des âmes
mâles et romaines qui voulaient délivrer leur patrie du joug des
nations étrangères; en désespoir de cause, ils se jetèrent dans
les mains de la France; ils sont l'origine des ducs de
Valentinois.
De ces divisions, résultaient une extrême faiblesse, un incessant
besoin de recourir à l'étranger; comme les Lombards et les Romains,
les Florentins ne voulaient pas reconnaître la souveraineté des
Vénitiens; ceux-ci abandonnèrent leur cause. L'alliance intime de
Venise se fit donc avec la France, et l'Alviane, le patricien, à la
tête des troupes de la sérénissime République, avait secondé les
opérations des Français dans la Lombardie; à leur tour, les Français
appuyaient les Vénitiens contre les troupes allemandes, qui
descendaient incessamment du Tyrol, et Lautrec accourut au siége de
Brescia pour s'unir aux Vénitiens. Mais Lautrec, impétueux dans ses
opérations, n'eut pas un grand succès: la situation des Français en
Italie était encore une fois compromise. Madame de Châteaubriand
protégeait sa famille, et le maréchal ne fut pas rappelé. Les
préoccupations du roi François Ier se portaient vers d'autres
intérêts; quand une fois l'ambition éclate, elle n'a plus ni bornes ni
but limité. Elle va toujours en avant jusqu'aux grandes leçons que
Dieu lui réserve.