1515-1518.
Parmi les splendides conquêtes de François Ier en Italie, on doit
compter la passion des arts qu'il y puisa comme à une source
abondante, et le souvenir des merveilles de la Renaissance qu'il
réunit autour de lui: à Rome, à Florence, à Milan, tout se réveillait
alors au bruit des écoles de sculpture, de peinture, et François Ier
s'enthousiasma pour les artistes surtout, qui souvent en Italie
réunissaient les plus nobles instincts au génie.
Dans le rayonnement de la renaissance, apparaît une grande figure,
celle de maître Léonard de Vinci, vieillard déjà; il était né dans une
de ces villa qui entourent Florence[63], et Dieu l'avait doué d'une
belle figure, d'une taille élevée et d'une force de corps si
prodigieuse, qu'il ployait de ses doigts le fer d'un cheval aussi
facilement qu'une lanière de cuir. A ces dons naturels, il
joignait les soins de l'éducation la plus haute, la plus variée: la
physique, les mathématiques, l'éloquence[64]. Il fut placé dans
l'atelier du peintre André Verocchio, qu'il étonna et surpassa bientôt
par ses progrès. A l'art du peintre, Léonard de Vinci joignait une
pratique étonnante dans la fonte des métaux, la sculpture
colossale[65] et même l'art de l'ingénieur qui construit les ponts,
trace et creuse les canaux. Ludovic Sforza avait appelé à Milan pour
décorer ses fêtes, ses spectacles, maître Léonard de Vinci, qui se
révéla tout d'un coup comme un habile mécanicien: des planètes
roulaient dans un ciel d'or, des lyres d'argent rendaient un son
harmonieux par le seul effet de son art créateur, et le bruit s'en
était répandu dans toute l'Italie.
[63] Au château de Vinci, en 1452.
[64] Il était fils naturel de Giacoppo de Vinci (de noble
maison).
[65] La statue équestre de Ludovico Sforza _et tanto grande la
commencio, che condur non si pote mai_.
A l'entrée de Louis XII à Milan, Léonard de Vinci avait construit un
lion automate qui marchait seul, et, s'arrêtant devant le Roi, se dressa
sur ses pattes pour lui offrir l'écusson fleurdelisé de France; et,
quand le pape Léon X voyageait, maître Léonard avait façonné en bois,
des petits oiseaux qui volaient et chantaient merveilleusement pour
amuser et distraire le pontife. Mais l'oeuvre admirable de Léonard de
Vinci fut le tableau de la Cène qu'il entreprit pour le réfectoire des
Dominicains, à la prière du grand duc Ludovic Sforza, suite de portraits
de ses amis et de ses ennemis; la tête de Judas fut même une
vengeance[66]. La tradition veut que maître Léonard ait laissé la tête
du Christ inachevée, parce qu'il s'était épuisé dans le dessin de celles
des apôtres, et qu'il n'avait pu atteindre un assez haut degré de
perfection pour peindre le divin maître[67].
[66] Voyez le remarquable opuscule de l'abbé Aimé Guillon, sous
ce titre: _Le cénacle de Léonard de Vinci, essai historique et
psychologique_. Milan 1811, in-8º.
[67] Léonard de Vinci était aussi poëte, et rien de joli comme ce
sonnet mélancolique à la manière du Tasse:
Chi non può quel che vuol, quel che può voglia
Che quel che non si può folle e volere.
Adunque saggio e l'huomo da tenere
Che da quel che non può suo volere toglia.
Cet artiste extraordinaire, François Ier se le fit présenter après la
victoire de Marignan; il le prit en grande amitié, car maître Léonard
était un charmant esprit, d'une éducation particulière, gracieux poëte
dans la langue italienne. Quand Milan et Florence étaient si agités,
la peinture devait s'exiler, et le roi de France avait alors de
grands projets pour la construction de ses châteaux, l'embellissement
de ses jardins, l'achèvement des canaux autour de la Loire. Il faut
donc placer à la fin de cette année 1515 le départ de maître Léonard
de Vinci pour Fontainebleau[68], où le Roi lui fit un grand accueil;
il lui donna un appartement splendide au château d'Amboise. Léonard de
Vinci s'occupa, comme ingénieur, à tracer le canal de Romorentin[69],
à jeter ses idées sur les embellissements des demeures royales. C'est
durant un de ses voyages à Paris, que Léonard composa le portrait un
peu mystérieux, de la Joconde (Lisa del Giocondo), chef-d'oeuvre
tracé par l'ordre de François Ier. On dit que, pour distraire l'ennui
que les longues séances pouvaient donner au modèle, Léonard de Vinci
l'avait entourée de chanteurs, de joueurs d'instruments,
d'improvisateurs et de poëtes, et c'est ainsi qu'il parvint à la
perfection ravissante du portrait, à ce regard d'une joyeuse enfant
qui se reflète dans le regard de la _Lisa del Giocondo_.
[68] Telle est l'opinion de Mariette, de Vasari et de Monzi,
éditeur du _Traité della pitture_, par Léonard de Vinci.
[69] Venturi a publié en 1797 un excellent mémoire sur _Léonard
de Vinci_.
Nul n'a pu dire quelle a été la femme aimée de François Ier, qui a
servi de modèle au portrait de la Joconde[70], et à ce sujet quelques
conjectures me seront permises. Si l'on compare ce portrait à celui
qui nous est resté de la belle Ferronnière, du même Léonard, on y
trouve une certaine ressemblance dans les traits, malgré la différence
des manières et des ornements de la chevelure. Il ne serait donc pas
étonnant que le même type eût servi à deux portraits, et que _Lisa del
Giocondo_ ne fut que l'idéalisme de la belle Ferronnière. Je ne nie
pas que, pour admettre cette hypothèse, il faudrait bouleverser toutes
les histoires racontées sur les amours du roi François Ier et de la
belle Ferronnière. Ces histoires d'abord portent avec elles un grand
anachronisme: Léonard de Vinci était mort le 2 mai 1519[71], et elles
reportent l'amour du Roi pour la belle Ferronnière à la fin de la vie
de François Ier, c'est-à-dire à plus de vingt ans plus tard! Ils
la font femme d'un bourgeois drapier, une sorte de baladine qui
dansait et chantait dans les rues de Paris, puis avait épousé un
marchand de la rue de la Ferronnerie. Or, la date des amours du Roi
pour la belle Ferronnière est fixée par le portrait même, une des
belles oeuvres de Léonard de Vinci, mort en 1519: la _Lisa del
Jocondo_ était donc la femme aimée du roi à cette époque de jeunesse
et de victoire. Maintenant le doute est de savoir si c'était la belle
Ferronnière.
[70] Le portrait est au Louvre.
[71] On sait que Léonard de Vinci mourut dans les bras de
François Ier, ainsi que le dit son épitaphe:
Leonardus Vincii, quid plura?
Divinum ingenium
Divina manus
E mori in sinu regio meruêre
Virtus et fortuna hoc monumentum contingere
Gravissimis impensis curaverunt.
Elle était un chef-d'oeuvre de grâce, de douceur et de joie
expansive; cette figure de jeune fille désespère l'art par la
perfection de ses traits: nul ornement, un front pur, un nez
divin, des yeux admirables d'expression, et la bouche animée par
un léger sourire. Je crois donc que la belle Ferronnière, comme
semble d'ailleurs l'indiquer son nom _Ferronari_, _Ferrieri_,
était une de ces belles milanaises ou génoises éprises du roi de
France ou de ses chevaliers, après la victoire de Marignan, et qui
le suivirent à Paris, doux trophée d'un retour glorieux. Quand il
s'agit de peindre Lisa, le Roi s'adressa directement à Léonard de
Vinci, et, comme la Joconde, fille rieuse, aurait pu s'ennuyer,
comme un moment de fatigue sur ce beau front aurait pu le
ternir, Léonard de Vinci, plaçant la Joconde sur une espèce de
trône, l'avait entourée, comme nous l'avons déjà dit, de musiciens
et de baladins pour la distraire[72]. François Ier assistait
lui-même à ces longues séances, et quand le portrait fut achevé,
il le paya 4,000 écus d'or (ce qui fait aujourd'hui 200,000
francs).
[72] Cette scène a été plusieurs fois reproduite par la peinture.
Le beau côté de François Ier fut de n'avoir jamais marchandé avec le
talent, qui a sa couronne au front. Avec Léonard de Vinci, il agissait
plutôt en ami qu'en roi; on voyait partout ce beau vieillard à la
barbe blanche, dans les royales pompes d'Amboise, de Fontainebleau et
de Saint-Germain, les trois résidences du Roi; nulle tête plus belle,
nulle humeur plus enjouée, nulle philosophie plus douce[73], avec
cette universalité de talent qui le rendait partout précieux et
nécessaire; mécanicien pour le théâtre et les fêtes, ingénieur pour le
tracé des canaux, architecte pour les bâtiments, peintre admirable de
la nature et de l'art. Léonard de Vinci était néanmoins susceptible,
inquiet, fier de lui-même, comme tout génie supérieur qui craint de ne
pas être suffisamment apprécié, mais toujours d'une grave et douce
philosophie. L'universalité était le caractère de son génie, et la
même main qui peignait la Cène, traçait les remparts et les glacis des
places-fortes. Tantôt on le trouvait dans un atelier disséquant le
corps humain, comme l'anatomiste le plus exact, tantôt écrivant le
_Traité de la Peinture_, objet de tant d'éloges de Poussin, et dont
Annibal Carrachio disait: «Quel dommage que je ne l'aie pas connu
plutôt; il m'aurait évité vingt ans d'études.» François Ier fit de
Léonard de Vinci presqu'un peintre français, car il mourut à Amboise
dans le sentiment d'une extrême piété, et fut enterré dans l'Église de
Saint-Florentin; le Roi assista debout à ses funérailles, disant à
tous: «qu'il pouvait faire un noble, que Dieu seul faisait les grands
artistes!»
[73] Ces vers d'un de ses sonnets expriment encore sa philosophie
toujours de bon conseil.
A dunque tu, lettor di queste note
S'a te vuoi esser buenoe, e agl'altri caro,
Vogli semper poter quel che tu debbe.