--Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant
son désir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce
pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me promets de
l'oublier?
--Je te le promets.
--Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de
plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?
--Oui.
--Est-ce qu'il est venu chez vous?...
--Oui.
Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante
angoisse de Julie figea la question sur ses lèvres. Il ne la proféra
pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré
son effort d'être calme, roulèrent le long de ses joues.
Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait
fait. Il ne se pencha même pas vers elle pour la consoler. Il sentait
qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et
ils restèrent ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette
tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique ne les touchait
plus.
Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches,
soulevant une pâleur de buées sur le lit du ruisseau, les surprit, les
fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps
étaient-ils donc assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la
vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station
d'immobilité et de silence? Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent
point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous
deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!
***
Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce
calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifié. Julie
épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents,
elle les interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit
ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse
inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste
d'une imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il
regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait
le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:
--À quoi pensez-vous, mon ami?
Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma
chérie...» aiguisait ses soupçons.
Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir,
Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à une tâche; et rien ne tue
l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était
belle et désirable. Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il
suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant, quand
les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant
comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation:
«_Bild schoen!..._» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont raison,
pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe?
Sa beauté m'est indifférente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je
ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant,
voilà tout.»
Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation
morne, dénonçait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui
précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par
l'effort de trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait
uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstruée
refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent
la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de
forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils
multiplièrent les excursions; ils marchèrent comme des condamnés,
quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant parfois qu'à la
nuit.
Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les
sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur
accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand
Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs
velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez
large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un
belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce
sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire
l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres
ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son
désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts
salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur
semblait-il, se désoppressaient.
Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des
pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant,
avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy».
C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune
allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de
Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout
travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer
à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.
«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée;
j'espère que ce ne sera rien.»
Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de
l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du
Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.»
Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée.
Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse
de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle,
la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le
quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et
je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir
maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela
impossible et nécessaire.
***
Le chemin qui, de Koenigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez
ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre,
hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et
Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse,
qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...
Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les
taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les
arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit--large,
herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient
aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des
pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous
lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient
sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les
aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.
Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au
bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers
sauvages tout couverts de leurs fruits...
À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du
renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club
pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant
la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.
Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom,
faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir
les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à
l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en
descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ,
puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune
femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et
fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les
observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et
la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi,
qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers
ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je
me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en
étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé
d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu
plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la
contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par
l'attention.
Julie lui sourit. Il dit gravement:
--Jolie dame!
Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme
Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels
qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues
brunes, sur son cou découvert par le col marin.
Elle le reposa à terre.
--Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.
Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se
dirent point--ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse
où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un
petit enfant!...
***
...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes
fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles
demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi,
comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt,
les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières
nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les
éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de
cette gaieté du ciel pénétra le coeur des deux amants; la fraîcheur de
l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure
l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les
vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:
--Tu m'aimes?
--Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.
Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le
plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait
prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur,
fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que
depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première
fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de
souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc.
Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Koenigstein,
Falkenstein, Soden, Cronthal--et les sommets voisins, cadets du Grand
Feldberg, l'Altkoenig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord
par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à
l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de
Francfort.
Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et
leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, soeur des nôtres,
habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable
à nos oreilles, entendue de nos coeurs, nous appelle des entrailles de la
Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la
destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes
les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.
--Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie!
murmura-t-il.
Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.
--Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu.
Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu
comme ici! Hélas! et c'est fini!
Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice
commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur
donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un
coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkoenig; comme
l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux
limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Koenigstuhl de Heidelberg.
Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à
moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune
était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière.
Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?...
Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son
coeur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.
«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le
ferais!»
Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût
tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au coeur,
sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de
Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.
Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le
besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la
voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux
minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces
mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»
***
Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon.
Julie s'étendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les
joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui
m'ont grisée,» se dit-elle.
De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé
sur la rampe du balcon, immobile, sauf le léger mouvement de la
cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement
cette chère silhouette, essayant de concentrer dans son regard une
suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas su le dire.
Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa
main et de son coeur. Et presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la
cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle les
prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla
d'indifférence, de distraction glacée... Comment le ramener, le retenir?
Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de
folie souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par
la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait après chaque
défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de
Maurice, ses yeux et ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel
d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la même
stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et
ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la
pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa
tête dans l'oreiller.
Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la
blessure de cette humiliation, se contraignit à solliciter... Elle
l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:
--Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!
Puis, après un instant:
--Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!
Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le
matin: lui aussi désira être vite à Cronberg, finir cette excursion
malheureuse. Il demanda:
--Si nous rentrions en voiture?
--Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!
Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les
emporta par la descente, les freins serrés. Une humidité douce tombait
des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre
l'autre, sous la capote baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se
dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de la
villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais
les nuées grises, sur la conque de la petite vallée, épandaient une
obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait
presque nuit dans l'appartement.
Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés
de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de vivre. C'était fini,
maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se
tromper eux-mêmes. Dans cette chambre où, moins de trois semaines
auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être enfin
rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre
la destinée.
Maurice pensait:
«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées
comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de
Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi,
perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»
Il se retourna vers le passé.
«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le coeur
de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-même. Voici
le châtiment.»
En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il
eût souhaité être enchaîné par l'irrévocable! Pourquoi la lettre
d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de
Claire? «Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en
est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu
l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»
Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait,
c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du côté où Julie était
assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il
le pensa; et ces larmes versées pour lui, il désira les étancher, les
sécher sous des caresses.
Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue
humide de Julie.
--Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!
Elle répondit:
--Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.
Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il
aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles désespérées.
--Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer
un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?
--Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à
nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essayé de te
garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force.
Laisse-moi.
Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:
--Yù, ma chérie!
--Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient
forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.
Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots.
Maurice, pour la première fois, sentit la révolte de cette âme douce:
elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir,
exclu des deux âmes aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui
deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus impérieuse; il
n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme
désolé ou d'une pitié puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait
près de lui.
--Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je
te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien!
écoute...
Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.
--Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce
pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon côté,
avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du
mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...
--Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce
que tu vas dire!
Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.
Maurice reprit:
--Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai
bientôt à m'acquitter. Si ton mari meurt...
--Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.
--S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.
Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de
baisers. Elle balbutia:
--Ta femme! Ta femme!
Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux
temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-même. Toute sa
souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.
--Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris
un peu de calme; mais je te remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je
te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?
--Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le
bonheur de nos deux vies, vois-tu!
***
Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on
leur remit une dépêche blanche, pour Mme Artoy.
Julie devint pâle.
--C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.
Elle tendit la dépêche à Maurice.
Il l'ouvrit et lut:
/#
_«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris._ _Rien d'inquiétant
encore. Mais revenez. Esquier.»_
#/
Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage
l'effet de la dépêche.
Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.
-Ma chérie! murmura-t-il... MA FEMME!
***
Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le
train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu'à Francfort. Il était
convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa
maîtresse le rappelât.
Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait
encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré tout, gardait une
incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs
malles, la petite bonne Koethe vint les saluer du seuil de la villa,
Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transperça le
coeur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son
âme:
--Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite
Koethe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis
morte... N'est-ce pas?
_TROISIÈME PARTIE_
I
ÀUX rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une
grâce unique,--grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment
parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout
ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont
de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des
voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à
peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher,
les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout
d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une
lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre,
longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre,
jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.
***
Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord
à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul,
était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade
du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la
silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se
laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son
premier mot, en lui pressant la main, fut:
--Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement,
que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût
où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.
--Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires
qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!
Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que
les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore
qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un
remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de
toi!»
--Qui la soigne? fit-elle.
--Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins
ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour
Antoine... Daumier a demandé Rodin et Froeder.
Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait
assister.
--Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière
attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les
miens. Il paraît quatre-vingts ans.
Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans
bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les
paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se
concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de
chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je
n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire
tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a
fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le coeur; elle sentait
que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond,
il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari,
jamais, jamais!...
Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à
Paris.
--Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme
celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle
ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait
préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est
arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin
luxembourgeois qui est immédiatement reparti.
--S'est-il aperçu de mon absence?
--Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni
de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous
allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.
Julie détourna l'entretien:
--Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?
--Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la
maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est
pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est
difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.»
Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne
veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde
cette question... Et quant au mariage...
Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:
--Est-ce que M. de Rieu?...
--Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à
la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais
pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches
auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous
qu'il a veillé Antoine avant-hier?
--C'est un coeur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le
mariage.
Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre
dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle
n'avait même pas le courage de son égoïsme.
--Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.
Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre.
«Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?»
Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui
d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!»
Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je
lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»
Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la
vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce
silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.
Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.
--Où donc est Claire! murmura Julie.
--Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as
fait un bon voyage, au moins, toi?
Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement
l'escalier.
Il lui tardait de voir Claire.
Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une
chaise longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se
réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle
redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de
toujours:--On me dit que tu es souffrante, chérie?...
Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se
laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le
raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser
la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la
partition ouverte sur le pupitre du piano.
Claire demanda:
--Vous êtes en bonne santé?
--Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si
noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à
ce qu'on me dit?...
--Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous
assure...
Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour
éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle
n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente,
dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours
d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise
violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.
Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace
autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:
--Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?
--Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je
suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai.
Est-ce bientôt, cette consultation?
--Dès que Rodin et Froeder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...
On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Froeder
apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient
rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès
de leurs besognes.
Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Froeder.
--Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour
notre malade, une si jeune et si charmante compagne.
Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme
qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux
Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.
--Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère
amie.
--Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera
la consultation?
Esquier consulta les deux docteurs du regard.
--Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les
observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est
là?
--Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait
un petit laboratoire.
--Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.
Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de
quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un
mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait
pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le
creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.
«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais
qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout
à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»
Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son
visage, sur lequel un voile semblait tendu.
--Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?
Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une
explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire
sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:
--Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce
que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me
résigne et que j'attende. Cela passera.
--N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.
Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le
visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.
--Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.
Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de
tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini,
pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses
remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste
rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui
appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou
de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»
Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle
quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait,
Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui
rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières
fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être
belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de
la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où,
aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle
l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir
d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des
présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de
mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la
pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même...
La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements
feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister,
alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème
contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge...
«J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert
et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon
Dieu, ne me condamnez pas!»
On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint,
disant:
--M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que
Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.
Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui
répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je
vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait
feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies
est tissu l'adultère!
En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre
d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la
porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à
la table, Froeder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts;
Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée.
On se tut en l'apercevant. Froeder se leva.
--Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.
Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du
groupe.
--Qu'ont dit les médecins?
Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se
déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.
--Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.
--En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques
semaines.
La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice,
recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg;
Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle
de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité
de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait
lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...
Mais Froeder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de
consolation à la jeune femme.
--Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir
vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous
trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La
vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La
substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...
Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il
attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa
péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme
Surgère. Elle demanda avec fermeté:
--Alors, aucun espoir de le sauver?
Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:
--Mon Dieu! assurément... la science.
Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son oeil mauvais et
narquois, le regardait patauger, il dit:
--N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?
Rodin s'inclina.
--La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour guérir. Au
chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à
s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.
--Regardez Froeder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est
furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air
de s'intéresser à la «science!»
Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du
malade. Esquier la suivit.
Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une
chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.
Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on
venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le
soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les
persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque
nuit.
--Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.
--Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui
reste d'Antoine.
À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur
latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point
couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme
Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou
accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres
ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La
lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse...
Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait:
dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son
mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un
regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.
Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.
--Il vous reconnaît, fit le banquier.
Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le
gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait
de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre,
indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps
noué, à demi immobile.
--Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.
Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la
presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain,
rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri.
Esquier la soutint.
--Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...
Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail.
Rodin et Froeder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu
s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue
presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit,
affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer
l'attention.
Elle souffla à Esquier:
--Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...
Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard
d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que
Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:
--Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends
garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris:
trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin,
distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne
réponds de rien.
Après une minute de silence, Esquier demanda:
--Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?
Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de
pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était
servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la
salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient
inquiétée, le retint.
--Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?
--Oui, beaucoup, beaucoup!
Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu
l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple
ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun
organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de
langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.
--Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai
confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où
elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un
très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien
manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.
--Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.
--Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La
jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et
puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus
tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.
À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son
père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel
remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier!
Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques
minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour.
Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de
fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler
ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait
prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.
La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la
cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna
subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha
aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.
--Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal.
Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en
ta vieille amie?
La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.
--Non... je n'ai rien, rien...
--Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui
se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante
enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!
Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les
bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la
lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une
de ces faims de dévouement qui dévorent les grands coeurs, elle se fût
écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne
pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce
débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son coeur,
ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta,
penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce
que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle
perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre
pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu
voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les
bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son
remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille
s'arracha d'elle presque brutalement:
--Laissez-moi! fit-elle.
C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de
Julie se rebella:
--Soit, dit-elle. Je m'en vais.
Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée
du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre
coeur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées
de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva
belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout
haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent,
elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui
demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât
d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son coeur sous d'autres
pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de
ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en
lui, pour lui.