Elle dit cela avec résignation, comme elle aurait dit: «Frappe-moi!»

--Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant

son désir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce

pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me promets de

l'oublier?

--Je te le promets.

--Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de

plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?

--Oui.

--Est-ce qu'il est venu chez vous?...

--Oui.

Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante

angoisse de Julie figea la question sur ses lèvres. Il ne la proféra

pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré

son effort d'être calme, roulèrent le long de ses joues.

Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait

fait. Il ne se pencha même pas vers elle pour la consoler. Il sentait

qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et

ils restèrent ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette

tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique ne les touchait

plus.

Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches,

soulevant une pâleur de buées sur le lit du ruisseau, les surprit, les

fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps

étaient-ils donc assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la

vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station

d'immobilité et de silence? Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent

point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous

deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!

***

Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce

calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifié. Julie

épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents,

elle les interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit

ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse

inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste

d'une imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il

regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait

le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:

--À quoi pensez-vous, mon ami?

Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma

chérie...» aiguisait ses soupçons.

Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir,

Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à une tâche; et rien ne tue

l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était

belle et désirable. Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il

suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant, quand

les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant

comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation:

«_Bild schoen!..._» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont raison,

pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe?

Sa beauté m'est indifférente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je

ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant,

voilà tout.»

Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation

morne, dénonçait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui

précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par

l'effort de trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait

uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstruée

refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent

la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de

forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils

multiplièrent les excursions; ils marchèrent comme des condamnés,

quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant parfois qu'à la

nuit.

Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les

sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur

accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand

Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs

velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez

large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un

belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce

sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire

l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres

ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son

désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts

salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur

semblait-il, se désoppressaient.

Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des

pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant,

avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy».

C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune

allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de

Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout

travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer

à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.

«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée;

j'espère que ce ne sera rien.»

Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de

l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du

Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.»

Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée.

Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse

de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle,

la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le

quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et

je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir

maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela

impossible et nécessaire.

***

Le chemin qui, de Koenigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez

ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre,

hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et

Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse,

qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...

Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les

taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les

arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit--large,

herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient

aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des

pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous

lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient

sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les

aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.

Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au

bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers

sauvages tout couverts de leurs fruits...

À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du

renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club

pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant

la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.

Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom,

faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir

les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à

l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en

descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ,

puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune

femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et

fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les

observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et

la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi,

qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers

ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je

me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en

étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé

d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu

plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la

contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par

l'attention.

Julie lui sourit. Il dit gravement:

--Jolie dame!

Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme

Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels

qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues

brunes, sur son cou découvert par le col marin.

Elle le reposa à terre.

--Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.

Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se

dirent point--ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse

où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un

petit enfant!...

***

...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes

fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles

demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi,

comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt,

les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières

nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les

éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de

cette gaieté du ciel pénétra le coeur des deux amants; la fraîcheur de

l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure

l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les

vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:

--Tu m'aimes?

--Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.

Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le

plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait

prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur,

fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que

depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première

fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de

souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc.

Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Koenigstein,

Falkenstein, Soden, Cronthal--et les sommets voisins, cadets du Grand

Feldberg, l'Altkoenig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord

par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à

l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de

Francfort.

Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et

leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, soeur des nôtres,

habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable

à nos oreilles, entendue de nos coeurs, nous appelle des entrailles de la

Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la

destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes

les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.

--Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie!

murmura-t-il.

Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.

--Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu.

Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu

comme ici! Hélas! et c'est fini!

Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice

commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur

donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un

coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkoenig; comme

l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux

limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Koenigstuhl de Heidelberg.

Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à

moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune

était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière.

Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?...

Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son

coeur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.

«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le

ferais!»

Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût

tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au coeur,

sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de

Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.

Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le

besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la

voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux

minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces

mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»

***

Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon.

Julie s'étendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les

joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui

m'ont grisée,» se dit-elle.

De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé

sur la rampe du balcon, immobile, sauf le léger mouvement de la

cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement

cette chère silhouette, essayant de concentrer dans son regard une

suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas su le dire.

Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa

main et de son coeur. Et presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la

cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle les

prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla

d'indifférence, de distraction glacée... Comment le ramener, le retenir?

Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de

folie souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par

la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait après chaque

défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de

Maurice, ses yeux et ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel

d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la même

stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et

ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la

pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa

tête dans l'oreiller.

Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la

blessure de cette humiliation, se contraignit à solliciter... Elle

l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:

--Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!

Puis, après un instant:

--Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!

Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le

matin: lui aussi désira être vite à Cronberg, finir cette excursion

malheureuse. Il demanda:

--Si nous rentrions en voiture?

--Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!

Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les

emporta par la descente, les freins serrés. Une humidité douce tombait

des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre

l'autre, sous la capote baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se

dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de la

villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais

les nuées grises, sur la conque de la petite vallée, épandaient une

obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait

presque nuit dans l'appartement.

Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés

de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de vivre. C'était fini,

maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se

tromper eux-mêmes. Dans cette chambre où, moins de trois semaines

auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être enfin

rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre

la destinée.

Maurice pensait:

«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées

comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de

Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi,

perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»

Il se retourna vers le passé.

«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le coeur

de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-même. Voici

le châtiment.»

En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il

eût souhaité être enchaîné par l'irrévocable! Pourquoi la lettre

d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de

Claire? «Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en

est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu

l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»

Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait,

c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du côté où Julie était

assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il

le pensa; et ces larmes versées pour lui, il désira les étancher, les

sécher sous des caresses.

Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue

humide de Julie.

--Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!

Elle répondit:

--Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.

Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il

aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles désespérées.

--Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer

un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?

--Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à

nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essayé de te

garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force.

Laisse-moi.

Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:

--Yù, ma chérie!

--Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient

forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.

Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots.

Maurice, pour la première fois, sentit la révolte de cette âme douce:

elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir,

exclu des deux âmes aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui

deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus impérieuse; il

n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme

désolé ou d'une pitié puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait

près de lui.

--Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je

te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien!

écoute...

Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.

--Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce

pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon côté,

avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du

mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...

--Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce

que tu vas dire!

Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.

Maurice reprit:

--Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai

bientôt à m'acquitter. Si ton mari meurt...

--Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.

--S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.

Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de

baisers. Elle balbutia:

--Ta femme! Ta femme!

Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux

temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-même. Toute sa

souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.

--Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris

un peu de calme; mais je te remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je

te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?

--Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le

bonheur de nos deux vies, vois-tu!

***

Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on

leur remit une dépêche blanche, pour Mme Artoy.

Julie devint pâle.

--C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.

Elle tendit la dépêche à Maurice.

Il l'ouvrit et lut:

/#

_«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris._ _Rien d'inquiétant

encore. Mais revenez. Esquier.»_

#/

Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage

l'effet de la dépêche.

Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.

-Ma chérie! murmura-t-il... MA FEMME!

***

Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le

train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu'à Francfort. Il était

convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa

maîtresse le rappelât.

Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait

encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré tout, gardait une

incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs

malles, la petite bonne Koethe vint les saluer du seuil de la villa,

Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transperça le

coeur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son

âme:

--Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite

Koethe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis

morte... N'est-ce pas?

_TROISIÈME PARTIE_

I

ÀUX rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une

grâce unique,--grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment

parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout

ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont

de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des

voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à

peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher,

les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout

d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une

lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre,

longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre,

jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.

***

Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord

à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul,

était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade

du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la

silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se

laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son

premier mot, en lui pressant la main, fut:

--Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement,

que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût

où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.

--Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires

qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!

Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que

les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore

qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un

remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de

toi!»

--Qui la soigne? fit-elle.

--Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins

ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour

Antoine... Daumier a demandé Rodin et Froeder.

Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait

assister.

--Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière

attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les

miens. Il paraît quatre-vingts ans.

Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans

bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les

paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se

concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de

chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je

n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire

tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a

fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le coeur; elle sentait

que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond,

il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari,

jamais, jamais!...

Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à

Paris.

--Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme

celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle

ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait

préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est

arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin

luxembourgeois qui est immédiatement reparti.

--S'est-il aperçu de mon absence?

--Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni

de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous

allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.

Julie détourna l'entretien:

--Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?

--Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la

maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est

pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est

difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.»

Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne

veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde

cette question... Et quant au mariage...

Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:

--Est-ce que M. de Rieu?...

--Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à

la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais

pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches

auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous

qu'il a veillé Antoine avant-hier?

--C'est un coeur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le

mariage.

Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre

dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle

n'avait même pas le courage de son égoïsme.

--Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.

Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre.

«Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?»

Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui

d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!»

Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je

lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»

Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la

vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce

silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.

Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.

--Où donc est Claire! murmura Julie.

--Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as

fait un bon voyage, au moins, toi?

Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement

l'escalier.

Il lui tardait de voir Claire.

Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une

chaise longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se

réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle

redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de

toujours:--On me dit que tu es souffrante, chérie?...

Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se

laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le

raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser

la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la

partition ouverte sur le pupitre du piano.

Claire demanda:

--Vous êtes en bonne santé?

--Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si

noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à

ce qu'on me dit?...

--Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous

assure...

Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour

éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle

n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente,

dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours

d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise

violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.

Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace

autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:

--Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?

--Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je

suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai.

Est-ce bientôt, cette consultation?

--Dès que Rodin et Froeder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...

On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Froeder

apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient

rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès

de leurs besognes.

Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Froeder.

--Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour

notre malade, une si jeune et si charmante compagne.

Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme

qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux

Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.

--Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère

amie.

--Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera

la consultation?

Esquier consulta les deux docteurs du regard.

--Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les

observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est

là?

--Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait

un petit laboratoire.

--Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.

Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de

quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un

mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait

pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le

creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.

«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais

qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout

à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»

Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son

visage, sur lequel un voile semblait tendu.

--Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?

Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une

explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire

sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:

--Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce

que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me

résigne et que j'attende. Cela passera.

--N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.

Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le

visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.

--Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.

Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de

tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini,

pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses

remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste

rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui

appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou

de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»

Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle

quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait,

Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui

rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières

fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être

belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de

la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où,

aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle

l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir

d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des

présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de

mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la

pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même...

La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements

feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister,

alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème

contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge...

«J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert

et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon

Dieu, ne me condamnez pas!»

On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint,

disant:

--M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que

Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.

Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui

répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je

vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait

feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies

est tissu l'adultère!

En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre

d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la

porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à

la table, Froeder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts;

Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée.

On se tut en l'apercevant. Froeder se leva.

--Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.

Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du

groupe.

--Qu'ont dit les médecins?

Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se

déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.

--Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.

--En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques

semaines.

La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice,

recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg;

Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle

de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité

de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait

lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...

Mais Froeder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de

consolation à la jeune femme.

--Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir

vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous

trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La

vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La

substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...

Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il

attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa

péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme

Surgère. Elle demanda avec fermeté:

--Alors, aucun espoir de le sauver?

Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:

--Mon Dieu! assurément... la science.

Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son oeil mauvais et

narquois, le regardait patauger, il dit:

--N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?

Rodin s'inclina.

--La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour guérir. Au

chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à

s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.

--Regardez Froeder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est

furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air

de s'intéresser à la «science!»

Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du

malade. Esquier la suivit.

Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une

chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.

Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on

venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le

soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les

persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque

nuit.

--Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.

--Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui

reste d'Antoine.

À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur

latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point

couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme

Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou

accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres

ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La

lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse...

Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait:

dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son

mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un

regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.

Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.

--Il vous reconnaît, fit le banquier.

Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le

gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait

de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre,

indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps

noué, à demi immobile.

--Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.

Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la

presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain,

rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri.

Esquier la soutint.

--Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...

Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail.

Rodin et Froeder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu

s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue

presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit,

affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer

l'attention.

Elle souffla à Esquier:

--Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...

Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard

d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que

Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:

--Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends

garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris:

trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin,

distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne

réponds de rien.

Après une minute de silence, Esquier demanda:

--Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?

Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de

pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était

servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la

salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient

inquiétée, le retint.

--Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?

--Oui, beaucoup, beaucoup!

Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu

l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple

ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun

organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de

langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.

--Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai

confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où

elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un

très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien

manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.

--Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.

--Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La

jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et

puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus

tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.

À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son

père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel

remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier!

Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques

minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour.

Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de

fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler

ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait

prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.

La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la

cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna

subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha

aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.

--Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal.

Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en

ta vieille amie?

La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.

--Non... je n'ai rien, rien...

--Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui

se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante

enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!

Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les

bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la

lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une

de ces faims de dévouement qui dévorent les grands coeurs, elle se fût

écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne

pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce

débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son coeur,

ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta,

penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce

que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle

perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre

pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu

voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les

bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son

remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille

s'arracha d'elle presque brutalement:

--Laissez-moi! fit-elle.

C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de

Julie se rebella:

--Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée

du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre

coeur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées

de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva

belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout

haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent,

elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui

demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât

d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son coeur sous d'autres

pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de

ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en

lui, pour lui.

L'automne d'une femme · 第 21 / 29 题