IV

LE rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les

couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il

laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son

cerveau.

Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne

et douloureuse fuite dans la nuit.

«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le coeur, pensa-t-il.

Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.»

Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il

avait décidé son départ. En resongeant à ces trois journées, le

déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment

elle recommençait. L'appartement de la rue Chambiges était là, devant

ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de timbre

électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion

avait si parfaitement, l'un pour l'autre, éclairé leurs deux âmes, que

tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse

menace,--entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à

elle! qui était leur amour. D'un mouvement de révolte, bien rare à sa

douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:

--Qu'y a-t-il?

Il essayait de retarder l'aveu.

--Mais... rien!

--Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...

Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils

s'étaient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures

journées,--ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des

sanglots; Julie, la première, avait proféré le terrible mot:

--Tu pars?

Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des

jours. Elle savait bien, connaissant le faible coeur de Maurice, qu'il

préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée

courte, puis prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux

qu'elle voulait douter.

--Tu pars?

--Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...

--Tu pars! tu pars!

Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et

cette désolation, en être la cause!... Elle pleurait, la chère aimée,

celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui

seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution,

un instant, chancela.

--Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas

pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientôt je

reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de

ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne

nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris m'excède... Il faut que je

parte. Mais je t'aime, je t'aime!...

À ce moment, son coeur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait

encore l'obstacle murant sa route; mais il se résignait à vivre dans

cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a

l'avenir...

--Je t'aime! Je t'aime!

Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus

l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte, malgré les baisers

dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il

la sentait s'échapper doucement, révoltée pour la première fois,

révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était

seul...

Le lendemain,--après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser

pénétrer par Maurice, le douloureux secret,--elle reparut chez lui, à

l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla la

première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme

lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus

que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.

Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de

Clichy, véritable repas de condamnés, qu'ils prirent dehors, en public,

tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à

tête. Ils mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait;

l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brève. Deux fois

Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant,

plus de quarante minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se

jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa guise, au

delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas

rencontrés.

Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin,

parmi ce décor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse

descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du

soir, les fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille

cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.

La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères

n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé les boulevards, atteignit

enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord.

Maurice, sous la capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa

maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un réverbère

jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues

défaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrêtaient pas de couler.

Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses

larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié

qui pourtant étaient au fond de son coeur: «Ne pleure plus; je reste, je

t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir

terrible qu'il prévoyait tout à l'heure quand il la quitterait...

Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait

le train.

--Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en

retourner avant moi, chérie... Ce serait trop affreux!

Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans

forces; elle obéit. Tous deux descendirent. Ils échangèrent un seul

baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour.

Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de

Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture,

emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si

vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu jeté par la portière. Il se

sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif

comme la mort. Il fallut que des employés de la gare vinssent lui

parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son départ...

Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure,

être seul dans sa cabine, et là pouvoir à l'aise s'abîmer dans la

souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.

***

Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes

plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une seule fois le sommeil ne

vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.

À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas

s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans

soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop

de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le

compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne

comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...

Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques

selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier

apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait

l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de

villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les

formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le

calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait

toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi...

Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il

sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si

c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait

s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie,

ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du

sein.

Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le

dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice

d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la

déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans

âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha

ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les

gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir

tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau

d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de

voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots,

et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa.

Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!

À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de

bouillon, et se coucha... Sa pensée errante fut bercée par les sonorités

voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il

s'endormit. Depuis le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait

dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que le sommeil.

***

Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces

quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un peu inusitée de lit, de

table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de

la porte. Tout cela, c'était l'Allemagne, c'était la

séparation,--c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au coeur.

«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou...

Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'être

seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et

pourquoi? mon Dieu! pourquoi?»

Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui

était pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle

l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût

peut-être hésité au dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être

absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après? Ne

faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et

par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolérable alors? Tout

sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il

pas mieux valu rester là, subir la pression lente des événements, m'y

laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les autres autour de

moi?»

Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se

dit-il, à raison ou à tort, je suis venu ici pour échapper à la présence

des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement

pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»

Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du

milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à Paris, après la mort de sa

mère.

«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne

voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommencé ma vie...»

Mais une voix lui répondait:

«Alors tu avais six années de moins; alors tu croyais à l'avenir, à

l'amour, à l'art... Tout cela est fini, maintenant.»

Il boucha ses oreilles à cette voix désespérée.

«Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des

promenades, un théâtre... Il y a les soins de la cure. Cela mangera

toujours quelques quarts d'heure.»

Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Déjà il éprouvait que le

temps, ici, serait plus lent et plus pesant qu'à Paris. Alors, à quoi

bon cet effort, le déchirement de ce départ? Les larmes de Julie, il les

revit inondant le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce

corps jadis adoré, encore adoré aujourd'hui, hélas! malgré tout. «Ah! je

suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout à

ceux qui m'aiment.»

Il descendit dans la salle à manger. Des flots de soleil clair

s'épandaient sur les murailles peintes de nuances vives, sur le poêle

monumental de faïence verte, sur les nappes bien blanches et les

cristaux bien luisants. Quelques voyageurs isolés, quelques ménages

anglais ou américains déjeunaient, l'air quiet et satisfait... Maurice

se sentit comme la veille, tout à fait isolé de ces gens: un naufragé

sur le rivage de l'île où une vague l'a jeté.

«Je suis seul! tout seul!»

Un sanglot intérieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours

désormais, comme il l'avait été avant de rencontrer Julie. Le souvenir

des mois errants qui avaient précédé la rencontre de cette femme lui

remonta, malgré la distance des temps, aussi douloureux que sa présente

détresse. Il voulut résister: «La détresse actuelle, pensa-t-il, me

vient d'être à l'étranger, à l'hôtel, d'être un passant... Après deux

repas à table d'hôte je connaîtrai d'autres voyageurs, s'il me plaît...

Je connaîtrai des femmes.»

Mais son coeur eut aussitôt une nausée.

«Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...»

Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait,

sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de café noir, oubliant d'y

verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme

eût assisté en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite

il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la localité qui parlât

français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha

au hasard, se trouva presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux

ormeaux, qu'il suivit.

Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin,

avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement

ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas;

et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le

grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient

leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée

de vapeur légère sur le vert de sa robe.

À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses

voisines par un petit espace, alignaient leurs façades rococo, leurs

fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où

le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en

voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et musclés, aux

jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec

des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés

autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces gens-là

sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme

je marche dans cette avenue, sûrs du pas qu'ils vont faire après celui

qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont

avec les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces

fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour, de beaux enfants

pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre

accident que les inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt,

les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans

qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni

maladie? Ah! bien sûr! leur coeur n'est pas pareil au mien. Tout mon

grand chagrin est enfermé dans ce coeur, et le monde entier, cabalé

contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»

Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de

la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, à

travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères

coloriés, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites

de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boisées de sapins

et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les

lignes d'un guide feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire:

le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le bâtiment

qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.

Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire

un trajet pour le défaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.

«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»

Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet.

Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être vivant serait une diversion

salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être

jusqu'à midi et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse

qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture

qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien

que la demeure du médecin fût tout proche.

C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux

jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises sous un arbre de la

placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle

vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air

d'interrogation souriante:

--Sir?...

Il demanda:

--Le docteur Hoeflich?

Elle parut surprise et embarrassée qu'il ne s'exprimât pas en anglais.

Après une hésitation, elle dit, avec un accent singulier:

--C'est pour... consultation?

--Oui, répondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il français?

--Oh! très bien, très bien.

Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meublé d'une

façon extraordinaire, avec des garnitures de cheminée en coquillages,

des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sèches

répandues à profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place

d'honneur avec une dédicace: _To my dear Dr Hoeflich_, et la signature

paraphée.

--Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle

prononçait _paápa_) il vient tout à l'heure.

Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air

d'un vieux chef d'orchestre, maigre, projeté en avant, avec une figure

apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au

visiteur.

--Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous êtes français?

--Oui, docteur.

--J'aime beaucoup les Français. Ils sont gais, amusants. Malheureux

événements politiques!... J'ai connu un temps, monsieur, où dans les

rues de Hombourg vous n'entendiez parler que français. C'était le bon

temps de notre ville... Le temps des jeux! Aujourd'hui, c'est à peine si

vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique,

naturellement! Tout cela est bien triste. Mais vous verrez tout de même

que Hombourg est charmant. Et vous êtes venu prendre les eaux?

Maurice hésita.

--Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu

fatigués... Quelques insomnies. Et l'on m'a dit que le régime des eaux

me ferait du bien.

--Ah! reprit Hoeflich en frappant amicalement sur le genou de son client!

Ah! c'est la vie de Paris qui fait mal aux nerfs. J'ai vécu à Paris,

moi, monsieur. J'ai passé quatre ans à Paris... De 1860 à 1864...

Connaissez-vous M. Lécuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus?

C'étaient des amis; ils étaient très gais. Et les femmes! Mme

Schneider! Mlle Cora Pearl? En voilà qui étaient gaies, elles aussi!

Est-ce qu'elles sont toujours à Paris?

Il demandait ce renseignement avec un intérêt réel, comme s'il se

promettait de rendre visite à ces débris de l'Empire, lors d'un prochain

voyage outre-Rhin.

--Non, fit sèchement Maurice. Elles sont mortes.

--Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci

prouve bien qu'il ne faut pas abuser de la vie, ni jouer avec sa

santé... Je vois votre maladie à vous, monsieur. Vous avez abusé des

plaisirs de Paris--ceux de votre âge: je veux dire, Mabille, la

Grande-Chaumière, les Frères Provençaux...

Maurice ne put s'empêcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir

avant minuit, qui n'allait même plus au théâtre, qui mangeait et buvait

comme une femme!

--Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin.

Elles sont héroïques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir,

vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la _kapelle_ du

théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique...

Vous allez à la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire

avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste,

voici l'ordonnance imprimée.

***

«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est

diplômé par une Faculté allemande, elle n'a pas été exigeante. Après

tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»

Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce

que pour ne pas rencontrer le docteur Hoeflich... En lisant, en méditant,

en se promenant, ne peut-on combler les heures?

«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se

faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me définit ce que désormais

sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...

Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner

en lisant les journaux... Peu à peu, la salle s'était garnie. Jeunes

gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient,

les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des

conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce

jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau

l'égoisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant

l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se

leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.

Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un

peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle déjà

repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était

aussi torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle

mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est

de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»

Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris,

il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui

dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait

donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était

Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture,

maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait

consentir au mariage...

Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le

Kurhaus, entendit la musique du parc en un véritable état d'hypnose. Par

instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil,

on s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues

imaginations: et la réalité ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans

ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces

Américaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette

terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour de sa

douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient,

on riait, on fêtait la vie.

«Ils n'ont donc pas de coeur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils

n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitté une maîtresse chérie?

Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est

qu'aimer... Triste savoir!»

Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les

illuminations s'éteignaient. La nuit alourdissait et confondait les

masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir,

l'instant d'avant, de ce cortège d'indifférences autour de son chagrin.

Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie quelques

lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.

«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me

semble que j'y ai passé plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?»

***

...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint

le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grâce.

Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son

effroyable agonie de coeur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un

absent parmi la foule, avec une angoisse morale cachée comme une maladie

secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.

Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la

pensée dans l'épuisement de la force physique... Il s'en alla droit

devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait

plus que la plaine vide, la forêt ou la montagne...

Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd

pied dans la résistance, et, résolûment, se laisse tenter, il égarait

son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de

lui... L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et

c'était l'évocation de la jeune fille qui seule, comme la piqûre du

morphinomane, parvenait à le ranimer.

«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»

Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire

était là, près de lui, son pas élastique marquant de fines empreintes

dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la

Méditerranée. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés.

Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres demi-ouvertes, de

serrer contre son coeur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui

montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pensée d'une

trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je trompée?

Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»

Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne

peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de revenir à Paris, demain: et _si

je veux_, elle sera ma femme!»

Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune

fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il regarda les paysages avec

l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion

fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table,

au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut escorté de cette

pensée, comme d'une compagne amie.

***

Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un

village fixa son regard par son assise pittoresque... C'était au pied du

Taunus, à la soudure de l'Altkoenig et du Grand Feldberg. Le village

s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un

burg du XIIIe siècle le dominait, hautes façades à nombreuses

fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à

mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de

villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on découvrait le

plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques

étangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et,

par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.

«Si j'étais venu en Allemagne avec _elle_, pensa Maurice, je

m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»

Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il

l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial avec Claire, le

tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!

«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté.

Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»

À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était

justement accroché: _Haus zu vermiethen_. Il eut l'envie puérile de

fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille

femme vint ouvrir.

--Parlez-vous français? demanda Maurice.

Elle répondit:

--Nein!

En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça

d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le

comprit. Elle s'empressa de le précéder.

La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés

simplement et proprement, comme presque tous les logis meublés de

l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se

prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie

de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec

indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie,

détaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la

terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds.

Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis

les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinuées

de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles

coteaux hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village

étage. À gauche, la masse imposante, velue, de l'_Altkoenig_.

Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants,

pourquoi renaissait-il plus impérieux, le pressentiment que, quelque

jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient

ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location

qu'elle écrivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner

le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa

Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une

sorte de contentement intime l'agitait, mêlé d'inquiétude... L'avenir

est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements

pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du

réel?

De Cronberg à Hombourg, par Roedelheim où l'on rejoint la ligne du chemin

de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait étendu

son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son

habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le _Temps_ avant

d'aller dîner.

Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince

de Galles, alors en villégiature à Hombourg, dînait au Casino, souverain

bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point

régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait

de dîneurs en smoking, de dîneuses pimpantes. Les flacons de champagne

se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons

verts de la Moselle. Il y avait, même pour le coeur malade de l'exilé, un

divertissement à regarder ce brouhaha de vaine mondanité.

Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment

singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agité

d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du

schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser à fleur de cerveau.

«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas,

comme moi, une plaie secrète de l'âme! Que de choses sont à notre portée

pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des

femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais

moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon âme est infirme.»

Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le

garçon lui remit sous les yeux le numéro du _Temps_ qu'il n'avait même

pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes

dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'oeil au

feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la quatrième

page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:

/*[4]

ILLE-ET-VILAINE.--Canton de Tinténiac:

_Élection au Conseil général_.

De Rieu, monarchiste.....721 voix. Élu.

Lureau, républicain......485 voix.

*/

Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le

mince événement d'une élection au Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il

avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup.

Tout disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout

s'abîma.

Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de

demeurer un instant de plus à cette place. Il jeta une pièce d'or sur la

nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui

revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de

ses nerfs lui avait tout de suite révélé une catastrophe. Les paroles de

Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de

Claire: «Je m'en vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que

je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai une réponse

définitive.»

«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je?

Il y est déjà! Il est auprès de Claire! Ah!...»

Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune

fille, qu'il cria,--un vrai cri de blessé, un cri qui déchira le

silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en

ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait

renoncé à ce précieux avenir,--lui-même qui s'enchaînait dans le

passé...

«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille

comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur

mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle

m'aime!»

Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il

s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension de difficultés

matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur

d'Esquier, de Rieu.

Et le visage en larmes de Julie lui apparut.

***

Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement.

Il écrivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait

humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les

déchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme

ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de

Claire, comme sa propre vie. Faire un coeur malheureux à l'image du sien?

À quoi bon?

«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur

d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura même plus la consolation

d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre

Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, près de moi!»

Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre

dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré la fatigue de Maurice, et

il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il

s'y accrocha en désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il

fallait une garde auprès de sa fièvre...

«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me

rejoindre. Surgère est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre...

Elle viendra.»

Il écrivit aussitôt:

/#

_«Venez. Je suis affreusement seul et triste._ _J'ai besoin de

vous. Venez.»_

#/

Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna

la dépêche au domestique qui passait.

La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas

que Julie ne vînt, quand même tous les obstacles entraveraient son

départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie

lointaine, il perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère

poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son inquiétude. À

la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait,

s'épuisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays

mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des

bruits ni des pensées de notre monde vivant.

...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce

réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors,

les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes

atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait

neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La

réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la

dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte,

il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait

qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le

lendemain, à une heure après-midi.

Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit,

tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait

résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train

partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un

autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du

matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems,

appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une

assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de

solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel.

Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette

maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.

«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»

Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations

voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même

vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?

Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche,

la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il

retrouva l'adresse: _Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg_.--Le patron

de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer

l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où

il avait rêvé de conduire la fiancée.--Il lui sembla au contraire que

cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son coeur. Au delà

de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin,

n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?

V

OH! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran

des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhalées de son lit,--et

cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement

coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait

Julie!

D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le

long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente,

d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus

tragique, assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en

effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes qui se cherchaient

avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces

amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux,

l'infimité de la station choisie par la destinée pour leur rencontre,

tout concourait à faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable

sans l'amour, dont l'amour était le noeud, la raison d'être.

Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir,

quand l'instant d'après il stoppa devant le quai, quand Maurice aperçut

une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut

près d'Elle, d'un bond, d'un élan irréfléchi, fougueux,--tout s'abolit

dans la joie du retour, de l'enlacement, du refuge dans le sein chéri...

Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point

encore trouvé de paroles, qu'ils s'étaient à peine regardés, tout

entiers à la passion de cette étreinte, où ils versaient toute leur

tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanité.

***

Ils étaient seuls dans le coupé. Comme deux miroirs en face l'un de

l'autre, leurs visages leur renvoyaient l'empreinte des jours d'agonie.

Quelques jours seulement: et cette empreinte était si affreusement

marquée que ni l'un ni l'autre n'osèrent se le dire.

Maurice ne trouva que ce balbutiement:

--Pardon! Pardon!

Oui, pardon! Il voulait être absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant,

frappée, meurtrie. En la voyant si bouleversée, il l'adorait davantage:

la triste destinée de l'amour féminin lui apparaissait, sa passivité

navrante, à la merci des caprices de l'amant.

--Pardon! Pardon!

Le train fuyait le long des rives légendaires, le long des rochers aux

crénelures romantiques, des châteaux d'épopées, des cavernes où les

poètes entendirent chanter des sirènes... Encore une fois, le couple

d'amants s'était rejoint, leurs bras se nouaient passionnément, comme

naguère. Certes, aux premières minutes, il fut absent d'une telle

étreinte, le capricieux et périssable amour chanté par les poètes,

l'attrait des yeux pour les yeux, des lèvres pour les lèvres! Ce qui les

enlaça éperdument, ce fut le besoin d'un asile à leur détresse. Leur

rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquiétude; mais, de la

tendresse irrécusable dont elle témoignait, ils se sentaient mieux armés

pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.

Maurice dit gravement à Julie, lui tenant la main:

--Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez

pas venue, c'était la folie pour moi...

Elle lui mit la main sur la bouche:

--C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être

seule, de savoir que tu souffrais, _et de ne pas te voir souffrir_!

Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre

de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la

voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé

l'eût hallucinée.

--Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque

chose meurt en nous, par de telles épreuves... Oh! quand je me suis

trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si

longtemps se réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne

savions pas! Et la façon dont nous nous étions quittés! Je te voyais

avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il

est content, maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je

t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À chaque

instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de

rêve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la

réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!

Il lui baisa les mains, humblement.

Cette douleur coulait comme un baume sur son coeur. Claire était absente,

exclue de sa pensée. Il n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par

lui, qui lui disait sa souffrance.

Elle continuait:

--Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette

désolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai

vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de

t'écrire... Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me

faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand

j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce

moment-là, je n'espérais plus rien de toi, ni lettre, ni retour...

rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de

Julie)... elle était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux

derniers moments que nous avons passés ensemble... et cependant, je

t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai

baisée comme j'aurais baisé tes joues et tes yeux, mon chéri, et je me

suis endormie, le soir,--mon premier sommeil depuis ton départ!--avec

mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.

Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les

portières du wagon. Elle murmurait:

--C'est beau... Je suis heureuse.

Et Maurice la voyait déjà changée; les nuages s'éclaircissaient sur son

visage. Tout ce qu'il y avait en lui de pitié, de bonté humaine,

s'exaltait à sentir qu'il était, par sa seule présence, l'artisan de

cette résurrection; d'être tout pour la chère aimée, cela le haussait,

le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commençait à lever dans son

âme.

«Mon rôle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire

heureuse. Personne au monde, personne ne m'aimera comme elle!»

Et, regardant le fantôme en face, car la présence de Julie

l'affermissait, il pensa:

«Personne... Même Claire!»

Il s'assit près d'elle, il la questionna:

--Et quand tu as reçu ma dépêche?

--Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'était un peu avant le

déjeuner. Esquier et moi nous attendions Claire dans la salle à manger.

Joachim est entré avec la dépêche.--Croirais-tu que je n'ai pas eu peur,

que j'ai deviné la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'étais

réveillée plus tranquille, espérant quelque chose d'heureux. Tu sais

comme j'ai des pressentiments nets, qui se vérifient presque toujours?

Tout de même, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais

j'y ai trouvé ce que j'attendais, le moyen d'être près de toi, bien

vite.

Elle s'arrêtait, elle hésitait à poursuivre.

--Et alors? demanda Maurice.

--Alors... faut-il tout te raconter?

--Bien sûr!

--Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionné jeté dans les

boucles noires de Maurice... Alors, comme il me voyait troublée et

interdite, Esquier s'est approché de moi et m'a dit: «C'est de Maurice?»

Je n'ai pas songé à mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et

j'ai montré ta dépêche.

--Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?

Moins qu'à tout autre, il eût voulu avouer sa détresse au père de

Claire.

--Ne te fâche pas, mon ami aimé, reprit Mme Surgère. J'ai fait cela

spontanément, et ensuite, en y songeant, il m'a semblé que j'avais bien

fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin

d'être conseillée, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime

tant, il t'aime tant! À qui pouvais-je m'adresser, sinon à lui? Ne

prends pas cet air méchant, interrompit-elle avec une désolation

renaissante, en voyant que Maurice s'écartait d'elle... J'ai fait pour

le mieux, je t'assure.

Elle allait pleurer. Maurice fut touché.

--Tu as peut-être raison, dit-il. Moi, j'aurais préféré qu'Esquier ne

sût rien.

Elle se récria:

--Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien,

moi!... Il y a longtemps qu'il a tout deviné; lui-même me l'a dit

hier... Et puis, vois-tu, même s'il n'avait rien su, il me fallait un

confident, un ami, quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais

à faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi étais-tu

loin de moi?

Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

--Et qu'a fait Esquier?

--Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée.

Tout de suite, il a été d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il était

presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose;

sans le dire, nous en avions peur tous deux...

--Que je me tue? fit Maurice en souriant.

--Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de

poignard... Mon mari m'avait écrit la veille: tout va bien à Luxembourg.

Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même... Pour

lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en

Lorraine, à la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le

docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand

Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...»

j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé lui répondre oui, ni non. Que

de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut

aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits de Maurice, elle

rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

--Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je

t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Yù a

souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin

d'elle...

Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les

yeux, appuya la tête sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait,

silencieux.

Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à

pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les

capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté,

se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore

meurtri des récentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement,

tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front,

estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le

col: beaux cheveux ondés, substance délicate et nombreuse, fine et

lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux

couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque

rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et sensuelle d'aromates

humains. Malgré lui, l'oeil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus

pâles, des traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout

vivait dans cette plantation robuste dont la lisière, franchement brune,

apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard,

s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si...

Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante,

comme un soulignement incertain et maladroit de la première.

D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais la

poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes

s'accusaient.

«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et

poussé par une force secrète, à la fois sereine et impérieuse, il

poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et

charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un

défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et rouge. Mais les

yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les

découvraient, les yeux clos apparaissaient réellement flétris par les

années... Les paupières se plissaient dans leur longueur, surtout vers

les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à lui-même pour se

consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent

les paupières, les imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme

un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière inférieure et au

coin de l'oeil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui

voltigeaient jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur

le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée comme un timbre au

coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles,

tremblaient aux tremblements de la paupière; elles se continuaient par

une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau qui cernait

l'orbite.

Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques,

légères après tout, qui laissaient la figure jolie et séduisante?

Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de

fleur d'une première éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le

cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la courbe des joues,

du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et

les lèvres entr'ouvertes par le sommeil--car, insensiblement, Julie

s'était endormie--laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes

de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...

Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille?

Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de

fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date

et la beauté d'un visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il

tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse

invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait,

submergeait les rêves, l'inquiétude du lendemain, le regret de ce qui

aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et

corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait

une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fécondité de

son coeur, et ce coeur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson

récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée

qui lui avait révélé les sources secrètes de passion cachées en lui et

les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à

présent... Ses yeux, attachés au visage endormi de sa maîtresse, la

voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va

vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une

tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient les rides de

ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde

couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques

d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine

beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de

chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa maîtresse, mais la

présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre

tendresse, ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain!

Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une force plus

puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...

Son coeur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être

accepta l'avenir, quel qu'il fût: une raison plus lumineuse lui dit que

c'était juste ainsi, que c'était bien.

«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup

sûr que celle de tant d'autres.»

D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et

regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le

train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée

de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait

maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des formes

indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne

savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.

Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait

son guide dans la vie, comme son mari. La fierté de ce rôle le

réchauffa.

Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes

découvertes, démasquer la vieille cité parmi les brumes et les fumées.

Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui

fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la

vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la

gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.

«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»

Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur

elle, la réveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

***

...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux,

croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette

force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie

instinctive, le Hasard, la Fatalité, la Providence,--on dirait que ce

guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux qu'il mène, qu'il leur

accorde des trêves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour

à Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne

devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos

de l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à

travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,--ni le court

trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée,

dans une calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa

Teutonia.

Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous

ses nuages, mais de fraîches brises venues des couloirs gigantesques,

entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette

après-midi dorée. La conque verte de la petite vallée s'approfondissait

au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les arbres

remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison

d'un grand brûle-parfums. Les crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se

dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au

trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkoenig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des

points brillants, des taches de fumée dans cette plaine: «Voici

Hoechst... Voici Roedelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg

est là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet

d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré, Maurice qui souriait: elle

sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de

repos. Son âme se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait

une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché. Entrés dans la

villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main

appuya sa joue.

--Je suis heureuse, dit-elle.

La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du

monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait

l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel

implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec

une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait

plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient

toujours ainsi, libres et unis: ne dépendait-il pas d'eux seuls? Et

puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous

la noble attirance de coeur qui les jetait maintenant, plus aimants que

jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-être se cachait la mémoire

impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait,

leur donnait l'illusion d'un renouveau.

L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des

deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une des chambres; du mobilier

propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la

petite bonne rouge et blonde, Koethe, chargée de les servir. Avant

d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en escalade sur le

versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois

hôtels, que le guide recommande également. Ils choisirent celui qui leur

parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait plus largement.

Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande

du menu. Les deux amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie,

très simple, mais étampée cependant d'élégance parisienne, excitait les

remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut.

Il pensa, regardant sa maîtresse:

«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir

ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»

Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne

serait pas éternellement mariée: une attaque, toujours imminente,

pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...

Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments

pour se convaincre.

Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais

on devinait l'astre au pâlissement du ciel, derrière l'écran des

pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé

son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la

corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de Francfort, elle

leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de

lumières.

--Regarde, fit Julie... La mer!...

C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les

fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage

et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion

féerique.

Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de

cette nuit les imprégnait, rajeunissait leurs coeurs d'amants, les

rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour...

Tous les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines

s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur

maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les

moeurs, la pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre

qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à ce sol, à ce

ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans

lendemain. Ils étaient des passants, ignorés, inaperçus et seuls; mais

ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout,

il était sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les

faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême veillée de

tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des

catastrophes, ils avaient réciproquement regardé dans leur âme et

constaté qu'ils s'aimaient bien.

Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont

la blancheur devenait plus éclatante, apparaissaient comme des caps

gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de

rêve roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux

électriques luisaient à l'extrême horizon, pareils à des signaux de

phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les

voyageurs de cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard,

comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et naufragés

ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais

quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se

dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse

épurée; et le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit

d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se fussent

donné.

***

Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban

de soleil, glissant par les persiennes entre-bâillées, jouait sur le

pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la

quiétude de ce réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus

assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé du

matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures

que ces deux êtres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquiétude

sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une

inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la

rechûte possible. «Qui me l'ôtera maintenant?» pensait Julie, si fière,

si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice,

heureux de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi,

bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle, maintenant?...»

Pourtant ce coeur anxieux, avant même que l'effusion première fût

apaisée, déjà redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur

tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de

Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête

contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa pensée même dont il avait

peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie

ne le défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait

trahie, caressant de son désir l'autre femme, la rivale?

Il dit à Julie:

--Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chérie. Ni casino, ni

parc. Un paysage pittoresque, et voilà tout. Mais rien ne nous empêche,

quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour

Francfort. L'Opéra est célèbre. Nous pouvons aussi aller à Hombourg, où

il y a un beau Kurhaus.

Julie lui prit la main:

--Non, restons ici.

--Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des

promenades pour tout passe-temps.

Elle l'interrompit:

--Ai-je besoin de passe-temps quand je suis près de vous?

--On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans répondre à ce

reproche... Je ne les connais pas; mais j'ai acheté à Hombourg une carte

du Taunus. Êtes-vous bonne marcheuse?

--Avec vous, répondit-elle, j'irai n'importe où.

Le jour même il la mit à l'épreuve. Ils déjeunèrent dans le même

restaurant que la veille, jaloux de retrouver la délicieuse sensation

d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient goûtée. C'était le

cabaret germanique, toujours pareil, en ces villages pittoresques de la

région du Rhin: la grande salle au poêle de faïence, ornée des portraits

de l'empereur et des fondateurs de l'Unité allemande; le jardinet à

tonnelles, avec les tables recouvertes de napperons blancs et rouges.

Les gens étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur

parut saine, et sa bizarrerie même les amusa, arrosée de vins délicieux

qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois

résonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la

main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je

ne puis pas croire que ce soit vrai!»

Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.

Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent

quelque temps avant d'entreprendre leur première promenade. Penchés sur

la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances.

Les excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les

routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou

sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida

qu'ils iraient, cette fois, à Falkenstein: c'est le petit village le

plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis sites

des environs.»

Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude

posé sur sa hanche, comme à Paris, quand ils montaient les buttes de

Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas

de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du

chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils marchèrent plus

régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le

versant d'un coteau boisé qui masquait la vue à leur droite; à gauche,

le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour la

saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline.

Bientôt un chemin plus étroit se détacha, s'enfonça sous bois. C'était

le chemin de Falkenstein.

Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les

joues roses, les cheveux à demi envolés sous son chapeau de paille;

quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu

haletante à la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa:

«Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait la fraîcheur de

son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui

tendit ses lèvres; en y posant les siennes, elle aperçut dans les yeux

de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux premiers

mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée

par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle

comme un astre d'espoir.

«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»

Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie

lui en était venue, la forêt complice qui l'avait abrité, et cette

souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.

Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit

tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola

sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de

solitude le tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux

tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà le besoin des

rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce

paysage est d'un romantisme délicieux,» se disait-il, observant sous le

pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à

deux. Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de

Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en ce moment? Près de Claire.

L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il

n'avait pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre

sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille assise, après le

dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait

d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges

sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté

extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait

de mariage, d'avenir.

«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon

d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui assomme les femmes. Jamais

elle n'épousera ce prêtre manqué.»

Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise

passagère, la suite naturelle du présent: deux femmes le garderaient,

lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de

leur double chaleur.

«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne

reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai rien à Claire.»

Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges

le tentèrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?

«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle

m'aime.»

Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la

terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre à coucher. La lampe y

brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La

chemise à jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge,

montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les mains.

L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y

remarqua l'anneau d'or.

«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres,

même seuls, nous ne sommes pas des époux. Est-ce que toute ma vie

sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la

femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»

Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli

depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!»

Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans

l'autre lit.

***

Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et

Julie se levaient tard, déjeunaient à l'hôtel; aussitôt après, ils

partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils

traversaient changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de

châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les mamelons verts, des

dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais

partout c'était l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge

tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'être

en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude

grandissante les étreignait-elle plus étroitement à mesure que les

heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient pas

s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur

imprécise, informulée, de deux voyageurs qui, marchant l'un près de

l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque

pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne

confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette étrange névralgie

d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant;

mais une force plus puissante que leur désir et leur raison scellait

leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri

de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force

mystérieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur récente

union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal.

Ces deux êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de

l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux

amants qu'on prenait pour des époux,--étaient rongés par le

pressentiment de la séparation inévitable. Cela viendrait de lui ou

d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se

sépareraient.

Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs

promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou seulement un élan

impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait

brusquement le voile de leur conscience. Ils s'étreignaient alors avec

une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils

ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il

leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le

fantôme évanouissant de leur tendresse.

***

À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait

unir indissolublement le décor d'un coin de paysage, entre Koenigstein et

Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau

qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Koenigstein, tout

de suite on s'enfonce dans la forêt; le ruisseau bondit à votre

rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou

s'étend en nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son

lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur des ponts de

troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de

l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'étroite vallée, et

cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches,

ou frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant

et modulé comme une voix.

À mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'élargit, se

creuse en parvis de chapelle; et sous la voûte des ramures s'érige une

faible colonne, ornement d'une tombe. Un poète hongrois, passant un jour

en ce lieu, n'en connut point de plus désirable pour y goûter le repos

de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenèrent ses restes au bord

du ruisseau qu'il avait aimé, bâtirent le tombeau et près de lui un banc

de pierre, afin que le sommeil du poète fût encore bercé, outre la vie,

par les paroles des pèlerins et le chuchotement des amants.

Là, sur ce banc funéraire, Maurice et Julie s'étaient assis, après avoir

suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De cette place, le ruisseau

s'offre obliquement au regard, débordant l'angle arrondi d'une paroi

lisse, comme ferait l'eau d'une urne penchée. C'était l'heure moyenne de

l'après-midi: une pluie de soleil se tamisait à travers les verdures

entrelacées; de rares pépiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes

aiguës sur la basse du flot courant.

La nature a beau, chaque année, les dépouiller et les rajeunir, les

sites ont une âme inchangeable qui parle à toutes les âmes humaines avec

la même voix, et leur suggère, plus ou moins intenses, les mêmes

rêves... À cette place où le poète magyar naguère avait éprouvé la

mélancolie de vivre, l'envie du sommeil mortel,--ces deux amants exilés

appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la même fatigue de la

lutte, le même désir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrêter

là et ne plus bouger, ne plus avancer, ne plus aller vers l'avenir!

Puisqu'ils se sentaient voués à une séparation que repoussaient leurs

coeurs, pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?

Ces pensées, qu'il lisait en même temps en soi-même et sur le visage de

Julie, furent si douloureuses à Maurice, qu'il essaya, par des paroles,

de rompre l'enchantement:

--Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aimée? dit-il. N'est-ce pas joli, ce

coin de vallée?

Elle répondit:

--Oui. C'est très beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.

Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, répliqua:

--Moi aussi.

Ils se regardèrent quelque temps, se tenant les deux mains. La même

incertitude les travaillait: fallait-il dire le secret qui leur pesait,

rompre la trêve? Après ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils

souffriraient autrement, ils n'étoufferaient plus sous ce poids

horrible; peut-être pourraient-ils se parler de leur mal.

Maurice demanda, et il eut conscience qu'il détruisait le faible asile

de leur repos:

--Écoute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien à toi, va! bien

à toi! Tout ce qui n'est pas toi, je veux l'oublier. Seulement... il y a

une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je

la saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus là-bas, rien, rien.

--Eh bien... demande-la-moi!

L'automne d'une femme · 第 20 / 29 题