UNE pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril.
Elle pensa: «Malgré tout, Maurice m'aime.» Elle en était sûre, sans
pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment
irrésistible le lui disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y
puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle que les
plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur
sein.
Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser
assez pour réfléchir, pour déduire, pour arrêter un plan.
--Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu
de sa distraction et de son inquiétude, je sens que je le reprends
vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le
trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.
Le coeur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux
tendresses à la fois dans le coeur de son ami. Se trompait-elle? Pas
complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez
dévoilé aux heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il
souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voilà
pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et
ce sera de nouveau, pour des années peut-être, le répit, la trêve.... Il
faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»
Elle songea tout de suite au baron de Rieu.
Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans
qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait
se plaire auprès de lui.
«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le
mois!...»
Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le
mener à bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce
calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.
Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.
/#
_«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous
voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si vous aimez_
«_Votre_ Yù.»
#/
Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de
pied:
/#
_Cher ami,_
_«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les
manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous._
_«Bonnes amitiés._
«JULIE SURGÈRE.»
#/
Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il
aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main à ses amis.
Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui,
avec la jeune fille.
«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»
La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées.
Elle s'applaudissait des naïves habiletés de son plan, et déjà croyait
au succès.
Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son coeur.
L'heure du déjeûner arrivée, quand elle vit Maurice et Claire à côté
l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa
pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que
son malheur était consommé, qu'il n'y avait plus à lutter, qu'ils
s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier,
écoutaient le docteur qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul,
faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage,
à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des
unions, et la diminution de la natalité.»
--Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.
--Oui, fit Maurice.
--Qu'est-ce que cela prouve?
--Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à
disparaître, à être remplacée par un autre mode d'union.
Julie regarda Claire et crut la voir rougir.
«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.
Le médecin demanda:
--Quel mode d'union?
--Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela...
Question d'équilibre à établir, voilà tout.
--Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous?
Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y
tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes,
pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois.
L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le
temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme
adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de
l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union,
c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?
--Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous
dites.
--Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du
mot.
Esquier intervint:
--Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa
génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le
condamnez, vous qui ne croyez à rien.
--À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul
précepte: conformer ses moeurs individuelles aux intérêts de l'espèce.
Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre,
pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...
Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux.
Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation
effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait.
Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin,
chacun sur un coin différent de son coeur. Sous l'apparat d'une formule
scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse:
l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la
famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir
dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un
sourire.
Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à
table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa
dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un
guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de
l'autre.
--Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine
tristesse, est-ce fini?
Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule,
et cette tristesse lui inspira le désir de la calmer par des tendresses.
--Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque
vous êtes près de moi.
--Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a
du chagrin dans ces beaux yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.
Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.
--Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.
Il répliqua:
--Je vous aime infiniment.
Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers
des paroles souvent échangées, ils s'étaient laissé entrevoir leur
inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il
s'éloigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du
jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je vous aime
infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par
Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui
parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément
sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si
cela se pouvait!»
Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le
cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'était l'heure de cours,
prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à
l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait,
lui donnait le besoin d'épancher son coeur. Quand Esquier fut près
d'elle, elle lui montra Claire et le baron:
--Regardez, dit-elle à demi-voix.
--Eh bien?
--Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...
Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.
--Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.
Julie reprit vivement:
--Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie
situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.
Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à
voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque
tendre.
Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:
--N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous
n'y trouvez pas d'inconvénient, je suppose? Je comprends que le départ
de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le
faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera
moins.
Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme
vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété
avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut
pitié d'elle.
Il lui prit la main.
--Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr
garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...
Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?»
tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile
édifice de son espérance.
***
Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie
vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec
cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet
autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté,
Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les
positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins
souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux,
ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un
avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en
parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à
l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle
saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît
l'avenir?...»
Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent
tristes,--non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans
accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait
toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la
destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au
caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces
entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se
croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est
interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à
l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son
coeur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la
sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir,
de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il
connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité
absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au
hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils
devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur
bonheur!
Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne
l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les
uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était
commencer leur agonie.
***
Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de
plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon
mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano
chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.
Il sonna.
--Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.
--Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de
vouloir bien l'attendre.
Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de
tous les jours, sérieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit
s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché
par le doigt de la destinée. Il questionna:
--Est-ce que je vous dérange?
--Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire,
je suis contente de vous voir.
--Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?
--Je n'ai pas le coeur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je
désirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de sérieux à vous dire.
Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?
--Bien sûr... Vous m'inquiétez.
--Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil
que je veux vous demander, comme à mon plus ancien ami.
Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:
--Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?
Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais
songé à celui-là, par exemple!... Il répondit:
--Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai
introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coupé, et je ne le
vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises
ridicules. Il est prétentieux et triste. Il m'assomme.
--Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme
excellent, vous connaissez ses mérites aussi bien que moi.
«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent
fois mieux que moi.» Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait
sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut,
sèchement:
--Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà
tout.
Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le
regard de la jeune fille. Elle murmura:
--Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?
--Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les
siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.
Claire reprit:
--Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me
témoignait de l'amitié. Il causait volontiers avec moi, et presque
jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes
croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à
une compagne, de ses rêves d'organisation ouvrière, de ses entreprises
politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié
la plus simple...
--Et alors?
--C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme
Surgère causait avec mon père. Comme d'habitude, il s'est assis près de
moi.
--Et il vous a dit qu'il vous aimait?
Claire rougit:
--Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je
ne savais que répondre, je vous assure; je voyais bien que si je
refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit:
«J'aimerais mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à
papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre assentiment que je veux
d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de
consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne
vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y
resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil
général: vous avez donc le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous
êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé:
«Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a
répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra mieux.»
Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice
sentait un frisson d'inquiétude, de désespoir, s'injecter dans son
cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini,
décidément, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien
dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait à
présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres
larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la
découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait
d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,--qu'il la
considérait comme un bien à lui, résigné pourtant à ne jamais la
posséder.
«Cette petite, pensa-t-il, avec le coeur de laquelle j'ai joué
autrefois,--décidément, c'était mon bonheur. Elle partie, que me
restera-t-il, à moi?»
Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul
sur la route de l'avenir.
--Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?
Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait
d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre, il retrouva une
allure, des mots de sang-froid.
--Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un coeur
sûr... Il faut me pardonner le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un
peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu d'humeur
contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez
pas avoir de meilleur mari.
Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre
vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un peu de foi en l'avenir!»
Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles
qu'il prononçait, les lèvres seules les disaient. Et malgré la communion
de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser
échapper leur secret.
--C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un
ton froid, presque hostile.
Elle répondit:
--Oui.
Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut.
Elle voulut, une fois encore, offrir un asile à ce coeur inquiet, lui
laisser le temps de se reprendre.
Elle montra le piano:
--Voulez-vous?... dit-elle.
Maurice sourit amèrement:
--Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je
n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!
Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se
retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant
le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le
tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano
fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son
courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son coeur et
dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui
coulaient, elle sentait couler sa vie même.
. . . . . . . . . . . . . .
Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant
de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.
--Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.
Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment...
Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la
force d'appuyer son front sur le coeur de son amie. Il ne supporterait
pas l'interrogation de ses yeux...
Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en
lui...
Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied,
traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue
de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave
la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il
voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa
désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots
sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher
pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers
le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela
avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui
barrait l'avenir.
Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour
desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se
sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de
ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il
ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne
pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?
La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le
réveilla. «Où suis-je?» Il lui fallut quelques secondes pour se
reconnaître. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se
croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargés de bagages,
venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres
amenaient des voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter
l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait seul, ne plus
voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira
l'absence et la solitude avec passion. Mais tout départ est un acte
compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il
faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas
éveiller les soupçons des indifférents?
«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier...
Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour
Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»
Tout de suite, il se décida.
«Je vais voir Daumier.»
De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue
Tronchet.
--À la Salpêtrière, dit-il en montant...
Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de
la Madeleine défilèrent devant les vitres du coupé... Puis ce fut la rue
Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves,
blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout
cela, et sur la place de la Concorde le décor familier, l'admirable
décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font
face, les flèches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre
rousse irisée par endroits.
L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris,
autrefois, avec sa mère. Il se vit lui-même, dans une Victoria, roulant
vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise
près de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce
temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui
semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la
gloire.
«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma
fortune. Du côté de l'amour, ma vie est murée. Quant aux ambitions
d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»
Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile...
Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit
sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser,
appuyé sur une gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant.
Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour à jour du
demi-bonheur.»
Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du
Jardin des Plantes, venait, après quelques évolutions hésitantes, de
s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les
pas, planté d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au
bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte, gagna la porte de
la Salpêtrière.
Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement.
C'était longtemps en arrière; il y vint enfant, et son père
l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues,
aux angles des avenues de cette espèce de ville... Rue de l'Église...
Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperçut
dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de
ce parloir où il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.
Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.
Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait
Daumier. Il n'était pas encore sorti. L'infatigable travailleur réglait
sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été,
allongeant le temps utilisable pour les études microscopiques, il dînait
plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.
Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le
laboratoire, perché sur un haut tabouret, entouré de petits carrés de
verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'oeil collé
à l'oculaire d'un microscope.
Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:
--C'est vous, Lucas?
--Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.
--Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui
tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?
--Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je
ne vous dérange pas?
--Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai
faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts
qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?
Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une
lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait
l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces
tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux
armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques
de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments
verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés
dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait
comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le
symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie
dispersée de dilettante. Il s'écria:
--Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à
l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail
est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est
supérieur à l'art, cela!
--Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,--comme
régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce
petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour
amorcer votre oeuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce
qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des
yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser
qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...
--Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?
--Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de
Morvan... Vous voyez.
Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents
verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les
étiquettes on lisait le titre général: _Maladie de Morvan_; puis des
sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc.,
etc...
Maurice demanda:
--Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?
--Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et
classé la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la
moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est
accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il
découvrit un des pots à confitures, et prit une cervelle dans sa main
sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette
Joséphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane
extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher d'elle-même, sous la
traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle
adhère, se colle à certains points indurés; si je veux l'arracher, elle
se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du cerveau.
Maintenant, observez la moelle.
Du bocal étiqueté: _Moelle de Joséphine Udaille_, il sortit le serpent
verdâtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il était
perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.
--Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous
voyez.
--Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice,
qui déjà, par un retour d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de
retrouver peut-être en soi des symptômes...
--C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le
muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le
squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes
cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort.
Tout à l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les
placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain
nombre de sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui
l'on puisse confier un secret?
--Assurément.
--Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle
dont notre ami Surgère est atteint.
Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle
du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils à ceux-ci, une
moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité
ombrageuse et peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le
saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues substances,
perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier,
qui le vit pâlir, lui demanda:
--Qu'est-ce que vous avez?
--Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous
restons.
--Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit,
sortons. Dînez-vous avec moi?
--Volontiers.
Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures
d'acide.
--Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon
en ce moment. La femme et les bébés sont à la campagne.
Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard
de l'Hôpital, fréquenté surtout par les employés du chemin de fer. Quand
ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes
de linge blanc et grossier.
--Y a-t-il encore à manger, Louise?
--Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe
avec vous?
--Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.
Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante
d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir parisien, huit
heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu
des fenêtres larges à petits carreaux, se faisait province, et la salle
exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrassés
par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue
de petite ville.
Maurice, pénétré par ce repos, répéta:
--Comme vous êtes heureux!
--Encore!... Heureux de quoi?
--D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez,
vous! Vous savez où va votre vie. Chaque heure est représentée par une
certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.
--Pourquoi ne travaillez-vous pas?
Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce
sourire l'indifférence un peu dédaigneuse du penseur laborieux pour
l'amateur artiste.
--Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par
paresse, ni même, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas
parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la
période où je suis est une période d'attente, que je reviendrai au
travail quand elle finira.
Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de boeuf à
la mode:
--Je ne comprends pas.
--Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans
délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à
Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve,
ajouta-t-il,--avec le projet puéril de dépister les soupçons de
Daumier.--Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse;
jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos
d'esprit, ni le travail...
--Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous
êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que
vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du
travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez,
dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare,
avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une
semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels
environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à
patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me
secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire
de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes
cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que
tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni
moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les
chagrins sont entre eux et moi irréductibles.
Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les
noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des
grains de raisin dont il rejetait la peau.
Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.
--Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à
un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais
n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament
d'homme de luxe chez un pion?
--J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la
pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les
appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule,
réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement,
ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la
sélection.
--Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis
un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour
entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?
Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.
--Certes, je veux bien. Que puis-je faire?
--Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que
j'échappe au milieu où je vis, à Paris.
--Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit
d'en paraître surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?
--Justement. Seulement je ne suis pas malade.
--Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins
minérale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme,
assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.
--Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi
dans un pays où je sois seul, où je ne connaisse personne, hors des
grandes routes qui mènent à Paris.
Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à
soi-même, loin de Julie, loin de Claire.
Daumier lui demanda:
--Parlez-vous l'allemand?
--Non; un peu l'anglais...
--Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est
l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Américains et des sujets
de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les
neurasthéniques, dont vous êtes. Cela vous convient-il?
--Est-ce loin de Paris?
--Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par
une station à Cologne...
--Soit J'irai à Hombourg.
Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à
Maurice.
--Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.
--Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des
malades mondains qui viennent solliciter là (il montrait les murs de la
Salpêtrière) une consultation du maître,--dire que presque tous n'ont
d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée...
Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le système de cure qui vous
conviendrait?... Mariez-vous!