C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde
anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les
régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville
d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société
anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des
villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la
route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes
des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et
aussi transcendante que l’échelle de Jacob.
C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de
géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits
pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont
fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était
la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les
hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle
couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien
vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant
tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.
Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est
chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle
est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou
académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique
militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment
penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps
pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une
caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la
philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de
l’Europe.
Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs
savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli
d’amour.
Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne
s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et
se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de
l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et
brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment
où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il
toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses
jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il
s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis
Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec
laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé
plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler
de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis
sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus
au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la
béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis
longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.
H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se
fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à
Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient
instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper
de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le
mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz
chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme
cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban
n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que
quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années
a disparu des possibilités de la vie.
Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins,
il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font
vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et
de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau
étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec
sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme.
Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant
cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie
dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois
fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].
[47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un
explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec
un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme
Blavatsky.
Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand
ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur
tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient.
J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner
encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler
que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des
missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de
mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut
prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on
a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites
du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de
nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils
doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui
nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de
révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien
intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui
fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la
hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils
doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait
voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur
permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense
nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme
des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les
intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères
aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu
d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers
devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits
et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant
de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière
des sages, s’obscurcissent-ils...