Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est
qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée,
comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire,
raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.
Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante,
mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à
elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur
vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre
sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des
autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur
front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer
leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses
humaines, ils ont acquis plus de pitié.
De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P.
Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa
philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est
chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient
les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la
théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il
n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais
prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait
fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des
bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle
écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon
médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous
celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français
et appartenait à un groupe d’initiés différent.
Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de
connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces
connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères
du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux
origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux
penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en
bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et
d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les
présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes.
Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont
trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le
leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format
connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de
leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.
[46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de
Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui
est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.
Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le
rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges
immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps
successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de
la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit
accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être
absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant
la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et
justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et
incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le
voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons
notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos
souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action
accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient
la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le
paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde
logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est
d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de
l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux.
Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant
au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future
s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous
nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce
qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur
parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé
nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être
qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins
qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation
de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la
lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous
identifiera à l’essence divine.
Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée
occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut
rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme
qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop
tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs.
Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui
firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels
rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce
n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les
grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la
doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes.
Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier,
dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et
de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.
Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament
d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en
partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut
que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par
suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se
minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La
théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice
considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte
d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les
maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions
de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés
de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été
négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes
du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel
s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement
théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme
ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier
sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la
magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les
principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom
d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky
avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole
de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme
dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.
La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les
successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un
jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au
lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui
était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec
un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné
et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai
sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a
repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes
de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés
avec cette liberté que seule donne la jeunesse.
Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des
barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes
d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens;
que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même
à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile
intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et
que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de
son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.