Il se produit dans ce cas un état morbide des sphères de
représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant
que des représentations, qui d'habitude doivent provoquer
physico-psychologiquement des sensations désagréables, sont au
contraire accompagnées de sensations de plaisir. Et même il peut
se produire une association anormale et tellement forte de ces deux
phénomènes qu'ils peuvent aller jusqu'à la forme passionnelle.
Comme résultat pratique, on a des actes pervertis (Perversion de
l'instinct sexuel). Ce cas se produit d'autant plus facilement que
les sensations de plaisir poussées jusqu'à la passion, empêchent la
manifestation des représentations contraires qui pourraient encore
exister et provoquer des sensations désagréables. Il se produit
toujours lorsque, par suite de l'absence totale des idées de morale,
d'esthétique ou de justice, les représentations contraires sont
devenues impossibles. Mais ce cas n'est que trop fréquent quand la
source des représentations et des sentiments éthiques (sentiment
sexuel normal) est troublée ou empoisonnée.
Il faut considérer comme pervertie toute manifestation de l'instinct
sexuel qui ne répond pas au but de la nature, c'est-à-dire à la
perpétuité de la race, si cette manifestation s'est produite malgré
l'occasion propice pour satisfaire d'une manière naturelle le besoin
sexuel. Les actes sexuels pervertis que la paresthésie provoque sont
très importants au point de vue clinique, social et médico-légal;
aussi est-il indispensable de les traiter ici à fond et de vaincre à
cet effet tout le dégoût esthétique et moral qu'ils nous inspirent.
La perversion de l'instinct sexuel, comme je le démontrerai plus
loin, ne doit pas être confondue avec la perversité des actes
sexuels. Celle-ci peut se produire sans être provoquée par des causes
psychopathologiques. L'acte pervers concret, quelque monstrueux qu'il
soit, n'est pas une preuve. Pour distinguer entre maladie (perversion)
et vice (perversité), il faut remonter à l'examen complet de
l'individu et du mobile de ses actes pervers. Voilà la clef du
diagnostic. (Voir plus bas.)
La paresthésie peut se combiner avec l'hyperesthésie. Cette
combinaison clinique se présente très souvent. Alors, on peut sûrement
s'attendre à des actes sexuels. La perversion de l'activité sexuelle
peut avoir comme objectif la satisfaction sexuelle avec des personnes
de l'autre sexe ou du même sexe.
Ainsi nous arrivons à classer en deux grands groupes les phénomènes de
la perversion sexuelle.
I.--AFFECTION SEXUELLE POUR DES PERSONNES DE L'AUTRE SEXE AVEC
MANIFESTATION PERVERSE DE L'INSTINCT.
A.--RAPPORTS ENTRE LA CRUAUTÉ ACTIVE, LA VIOLENCE ET LA
VOLUPTÉ.--SADISME[27]
[Note 27: Ainsi nommé d'après le mal famé marquis de Sade, dont
les romans obscènes sont ruisselants de volupté et de cruauté. Dans
la littérature française «Sadisme» est devenu le mot courant pour
désigner cette perversion.]
C'est un fait connu et souvent observé que la volupté et la cruauté
se montrent fréquemment associées l'une à l'autre. Des écrivains
de toutes les écoles ont signalé ce phénomène[28]. Même à l'état
physiologique, on voit fréquemment des individus sexuellement fort
excitables mordre ou égratigner leur _consors_ pendant le coït[29].
[Note 28: Entre autres: Novalis, dans ses _Fragmenten_; Goerres:
_Christliche Mystik_, t. III, p. 400.]
[Note 29: Comparez les célèbres vers d'Alfred de Musset à
l'Andalouse:
Qu'elle est superbe en son désordre
Quand elle tombe les seins nus,
Qu'on la voit béante se tordre
Dans un baiser de rage et mordre
En hurlant des mots inconnus!
]
Les anciens auteurs avaient déjà appelé l'attention sur la connexité
qui existe entre la volupté et la cruauté.
Blumröder (_Ueber Irresein_, Leipzig, 1836, p. 51) _hominem vidit
qui compluria vulnera in musculo pectorali habuit, quæ femina valde
libidinosa in summa voluptate mordendo effecit._
Dans un essai «_Ueber Lust und Schmerz_» (_Friedreichs Magazin für
Seelenkunde_, 1830, II, 5), il appelle l'attention particulièrement
sur la corrélation psychologique qui existe entre la volupté et la
soif du sang. Il rappelle à ce sujet la légende indienne de Siwa
et Durga (Mort et Volupté), les sacrifices d'hommes avec mystères
voluptueux, les désirs sexuels de l'âge de puberté associés à
un penchant voluptueux pour le suicide, à la flagellation, aux
pincements, aux blessures faites aux parties génitales dans le vague
et obscur désir de satisfaire le besoin sexuel.
Lombroso aussi (_Verzeni e Agnoletti_, Roma, 1874) cite de nombreux
exemples de tendance à l'assassinat pendant la surexcitation produite
par la volupté.
Par contre, bien souvent, quand le désir de l'assassinat est excité,
il entraîne après lui la sensation de volupté. Lombroso rappelle le
fait cité par Mantegazza que, dans les horreurs d'un pillage, les
soldats éprouvent ordinairement une volupté bestiale[30].
[Note 30: Au milieu de l'exaltation du combat l'image de
l'exaltation de la volupté vient à l'esprit. Comparez, chez
Grillparzer, la description d'une bataille faite par un guerrier:
«Et lorsque sonne le signal,--que les deux armées se
rencontrent,--poitrine contre poitrine,--quels délices des dieux!--Par
ici, par là--des ennemis,--des frères,--sont abattus par l'acier
mortel.--Recevoir et donner la mort et la vie,--dans l'échange
alternant et chancelant,--dans une griserie sauvage!» (_Traum ein
Leben_, acte I).]
Ces exemples forment des cas de transition entre les cas manifestement
pathologiques.
Très instructifs aussi les exemples des Césars dégénérés (Néron,
Tibère), qui se réjouissaient en faisant égorger devant eux des jeunes
gens et des vierges, ainsi que le cas de ce monstre, le maréchal
Gilles de Rays (Jacob, _Curiosités de l'Histoire de France_, Paris,
1858) qui a été exécuté en 1440 pour viols et assassinats commis
pendant huit ans sur plus de huit cents enfants. Il avoua que c'était,
à la suite de la lecture de Suétone et des descriptions des orgies de
Tibère, de Caracalla, que l'idée lui était venue d'attirer des
enfants dans son château, de les souiller en les torturant et de
les assassiner ensuite. Ce monstre assura avoir éprouvé un bonheur
indicible à commettre ces actes. Il avait deux complices. Les cadavres
des malheureuses victimes furent brûlés et seules quelques têtes
d'enfants exceptionnellement belles furent gardées comme souvenir.
Quand on veut expliquer la connexité existant entre la volupté et
la cruauté, il faut remonter à ces cas qui sont encore presque
physiologiques où, au moment de la volupté suprême, des individus,
normaux d'ailleurs mais très excitables, commettent des actes, comme
mordre ou égratigner, qui habituellement ne sont inspirés que par la
colère. Il faut, en outre, rappeler que l'amour et la colère sont non
seulement les deux plus fortes passions, mais encore les deux uniques
formes possibles de la passion forte (sthénique). Toutes les deux
cherchent leur objet, veulent s'en emparer, et se manifestent par
une action physique sur l'objet; toutes les deux mettent la sphère
psycho-motrice dans la plus grande agitation et arrivent par cette
agitation même à leur manifestation normale.
Partant de ce point de vue, on comprend que la volupté pousse à des
actes qui, dans d'autres cas, ressemblent à ceux inspirés par la
colère[31].
[Note 31: Schultz (_Wiener med. Wochenschrift_, 1869, nº 49)
rapporte le cas curieux d'un homme de vingt-huit ans qui ne pouvait
faire avec sa femme le coït qu'après s'être mis artificiellement en
colère.]
L'une comme l'autre est un état d'exaltation, constitue une puissante
excitation de toute la sphère psychomotrice. Il en résulte un désir de
réagir par tous les moyens possibles et avec la plus grande intensité
contre l'objet qui provoque l'excitation. De même que l'exaltation
maniaque passe facilement à l'état de manie de destruction furieuse,
de même l'exaltation de la passion sexuelle produit quelquefois le
violent désir de détendre l'excitation générale par des actes insensés
qui ont une apparence d'hostilité. Ces actes représentent pour ainsi
dire des mouvements psychiques et accessoires; il ne s'agit point
d'une simple excitation inconsciente de l'innervation musculaire
(ce qui se manifeste aussi quelquefois sous forme de convulsions
aveugles), mais d'une vraie hyperbolie de la volonté à produire un
puissant effet sur l'individu qui a causé notre excitation. Le
moyen le plus efficace pour cela, c'est de causer à cet individu une
sensation de douleur. En partant de ce cas où, dans le maximum de la
passion voluptueuse, l'individu cherche à causer une douleur à l'objet
aimé, on arrive à des cas où il y a sérieusement mauvais traitements,
blessures et même assassinat de la victime[32].
[Note 32: Voir Lombroso (_Uomo delinquente_), qui cite des faits
analogues chez les animaux en rut.]
Dans ces cas, le penchant à la cruauté qui peut s'associer à la
passion voluptueuse, s'est augmenté démesurément chez un individu
psychopathe, tandis que, d'autre part, la défectuosité des sentiments
moraux fait qu'il n'y a pas normalement d'entraves ou qu'elles sont
trop faibles pour réagir.
Ces actes sadiques monstrueux ont, chez l'homme, chez lequel ils se
produisent plus fréquemment que chez la femme, encore une autre cause
puissante due aux conditions physiologiques.
Dans le rapport des deux sexes, c'est à l'homme qu'échoit le rôle
actif et même agressif, tandis que la femme se borne au rôle passif et
défensif[33].
[Note 33: Chez les animaux aussi c'est ordinairement le mâle qui
poursuit la femelle de ses propositions d'amour. On peut aussi souvent
remarquer que la femelle prend la fuite ou feint de la prendre. Alors
il s'engage une scène semblable à celle qui a lieu entre l'oiseau de
proie et l'oiseau auquel il fait la chasse.]
Pour l'homme, il y a un grand charme a conquérir la femme, à la
vaincre; et, dans l'_Ars amandi_, la décence de la femme qui reste
sur la défensive jusqu'au moment où elle a cédé, est d'une grande
importance psychologique. Dans les conditions normales, l'homme se
voit en présence d'une résistance qu'il a pour tâche de vaincre,
et c'est pour cette lutte que la nature lui a donné un caractère
agressif. Mais ce caractère agressif peut, dans des conditions
pathologiques, dépasser toute mesure et dégénérer en une tendance à
subjuguer complètement l'objet de ses désirs jusqu'à l'anéantissement
et même à le tuer[34].
[Note 34: La conquête de la femme se fait aujourd'hui sous une
forme civile, en faisant la cour, par séduction et en employant la
ruse, etc. Mais l'histoire de la civilisation et l'anthropologie nous
apprennent qu'autrefois et maintenant encore il est certains peuples
chez qui la force brutale, le rapt de la femme, et même l'habitude
de la rendre inoffensive par des coups de massue remplacent les
sollicitations d'amour. Il est possible qu'un retour à l'atavisme
contribue, avec de pareils penchants, à favoriser les accès de
sadisme.
Dans les _Jahrbücher für Psychologie_ (II, p. 128), Schaefer (Iéna)
rapporte deux observations d'A. Payer. Dans le premier cas, un état
d'excitation sexuelle excessif s'est développé à l'aspect de scènes de
bataille, même en peinture; dans l'autre cas, c'est la torture cruelle
de petits animaux qui produisit cet effet. Schaefer ajoute: «La
combativité et l'envie de tuer sont, dans toutes les espèces animales,
tellement l'attribut du mâle, que l'existence d'une connexité entre
ces penchants mâles et les penchants purement sexuels ne saurait être
mise en doute. Je crois cependant pouvoir assurer, en me fondant sur
des observations qui ne sauraient être contestées, que, même chez des
individus mâles doués d'une parfaite santé psychique et sexuelle, les
premiers signes précurseurs, mystérieux et obscurs des désirs sexuels
peuvent faire apparition à la suite de lectures de scènes de bataille
ou de chasse émouvantes. Une poussée inconsciente pousse les jeunes
gens à chercher une sorte de satisfaction dans les jeux de guerre
(lutte corps à corps). Dans ces jeux aussi l'instinct fondamental
de la vie sexuelle arrive à son expression: le lutteur cherche à
se mettre en contact extensif et intensif avec son partenaire,
avec l'arrière-pensée plus ou moins nette de le terrasser ou de le
vaincre.]
Si ces deux éléments constitutifs se rencontrent, si le désir prononcé
et anormal d'une réaction violente contre l'objet aimé s'unit à un
besoin exagéré de subjuguer la femme, alors les explosions les plus
violentes du sadisme se produiront.
Le sadisme n'est donc qu'une exagération pathologique de certains
phénomènes accessoires de la _vita sexualis_ qui peuvent se produire
dans des circonstances normales, surtout chez le mâle. Naturellement,
il n'est pas du tout nécessaire, et ce n'est pas la règle, que le
sadiste ait conscience de ces éléments de son penchant. Ce qu'il
éprouve, c'est uniquement le désir de commettre des actes violents et
cruels sur les personnes de l'autre sexe, et une sensation de volupté
rien qu'en se représentant ces actes de cruauté. Il en résulte une
impulsion puissante à exécuter les actes désirés. Comme les vrais
motifs de ce penchant restent inconnus à celui qui agit, les actes
sadistes sont empreints des caractères des actes impulsifs.
Quand il y a association entre la volupté et la cruauté, non seulement
la passion voluptueuse éveille le penchant à la cruauté, mais le
contraire aussi peut avoir lieu: l'idée et surtout la vue d'actes
cruels agissent comme un stimulant sexuel et sont dans ce sens
employés par des individus pervers[35].
[Note 35: Il arrive aussi que la vue accidentelle du sang versé
mette le mécanisme psychique et prédisposé du sadiste en mouvement et
éveille le penchant qui était à l'état latent.]
Il est impossible empiriquement d'établir une distinction entre les
cas de sadisme congénital et de sadisme acquis. Beaucoup d'individus
tarés originellement font pendant longtemps tous les efforts possibles
pour résister à leurs penchants pervers. Si la puissance sexuelle
existe encore, ils ont au commencement une _vita sexualis_ normale,
souvent grâce à l'évocation d'images de nature perverse. Plus tard
seulement, après avoir vaincu successivement toutes les contre-raisons
éthiques et esthétiques et après avoir constaté à plusieurs reprises
que l'acte normal ne procure pas de satisfaction complète, le penchant
morbide se fait jour et se manifeste extérieurement. Une disposition
perverse et _ab origine_ se traduit alors tardivement par des actes.
Voilà ce qui produit souvent l'apparence d'une perversion acquise et
trompe sur le vrai caractère congénital du mal. _A priori_, on peut
cependant supposer que cet état psychopathique existe toujours _ab
origine_. Nous verrons plus loin les raisons en faveur de cette
hypothèse.
Les actes sadistes diffèrent selon le degré de leur monstruosité,
selon l'empire du penchant pervers sur l'individu qui en est atteint,
ou bien selon les éléments de résistance qui existent encore,
éléments qui, cependant, peuvent être plus ou moins affaiblis par des
défectuosités éthiques originelles, par la dégénérescence héréditaire,
par la folie morale.
Ainsi naissent une longue série de formes qui commencent par les
crimes les plus graves et qui finissent par des actes puérils qui
n'ont d'autre but que d'offrir une satisfaction symbolique au besoin
pervers du sadiste.
On peut encore classer les actes sadiques selon leur genre. Il faut
alors distinguer s'ils ont lieu après la consommation du coït dans
lequel le _libido nimia_ n'a pas été satisfait, ou si, dans le
cas d'affaiblissement de la puissance génésique, ils servent de
préparatifs pour la stimuler, ou si enfin, dans le cas d'une absence
totale de la puissance génésique, les actes sadiques doivent remplacer
le coït devenu impossible et provoquer l'éjaculation. Dans les deux
derniers cas, il y a, malgré l'impuissance, un _libido_ violent, ou
du moins ce _libido_ subsistait chez l'individu à l'époque où il a
constaté l'habitude des actes sadiques. L'hyperesthésie sexuelle
doit toujours être considérée comme la base des penchants sadistes.
L'impuissance si fréquente chez les individus psycho-névropathiques
dont il est ici question, à la suite d'excès faits dès la première
jeunesse, est ordinairement de la faiblesse spinale. Quelquefois il
se peut qu'il y ait une sorte d'impuissance psychique par la
concentration de la pensée vers l'acte pervers, à côté duquel alors
l'image de la satisfaction normale s'efface.
Quel que soit le caractère extérieur de l'acte, pour le comprendre
il est essentiel d'examiner les dispositions perverses de l'âme et le
sens du penchant de l'individu atteint.
A.--ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ[36] (VOLUPTÉ ET CRUAUTÉ, AMOUR DU MEURTRE
POUSSÉ JUSQU'À L'ANTHROPOPHAGIE)
[Note 36: Comparez: Meizger _Ger. Arzneiw_, édité par Remer, p.
539; _Klein's Annalen_, X, p. 176, XVIII, p. 311; Heinroth, _System
der Psych. ger. Med._, p. 270; _Neuer Pitaval_, 1855, 23 Th. (cas
Blaize Ferrage).]
Le fait le plus horrible mais aussi le plus caractéristique pour
montrer la connexité qui existe entre la volupté et la cruauté, c'est
le cas d'Andreas Bichel que Feuerbach a publié dans son _Aktenmæssigen
Darstellung merkwürdiger Verbrechen_.
_B. puellas stupratas necavit et dissecuit._--À propos de l'assassinat
commis sur une de ses victimes, il s'est exprimé dans les termes
suivants au cours de son interrogatoire:
«Je lui ai ouvert la poitrine et j'ai tranché avec un couteau les
parties charnues du corps. Ensuite j'ai apprêté le corps de cette
personne, comme le boucher a l'habitude de faire avec la bête qu'il
vient de tuer. Je lui ai coupé le corps en deux avec une hache de
façon à l'enfouir dans le trou creusé d'avance dans la montagne et
destiné à recevoir le cadavre. Je puis dire qu'en ouvrant la poitrine
j'étais tellement excité que je tressaillais et que j'aurais voulu
trancher un morceau de chair et le manger.»
Lombroso[37] cite aussi des cas de ce genre, entre autres celui d'un
nommé Philippe qui avait l'habitude d'étrangler _post actum_ les
prostituées et qui disait: «J'aime les femmes, mais cela m'amuse de
les étrangler après avoir joui d'elles.»
[Note 37: _Geschlechtstrieb und Verbrechen in ihren gegenseitigen
Beziehungen, Goltdammers Archiv_, Bd. XXX.]
Un nommé Grassi (V. Lombroso _op. cit._, p. 12) a été pris nuitamment
d'un désir sexuel pour une parente. Irrité par la résistance de cette
femme, il lui donna plusieurs coups de couteau dans le bas-ventre, et
lorsque le père et l'oncle de la malheureuse voulurent le retenir, il
les tua tous deux. Immédiatement après il alla calmer dans les bras
d'une prostituée son rut sexuel. Mais cela ne lui suffisait pas; il
assassina son propre père et égorgea plusieurs boeufs dans l'étable.
Il ressort des faits que nous venons d'énumérer que, sans aucun doute,
un grand nombre d'assassinats par volupté sont dus à l'hyperesthésie
associée à la paresthésie sexuelle. De même, à un degré plus élevé, la
perversion sexuelle peut amener à commettre des actes de brutalité
sur des cadavres, comme par exemple le dépècement du cadavre,
l'arrachement voluptueux des entrailles. Le cas de Bichel indique
clairement la possibilité d'une pareille observation.
De notre temps, on peut citer comme exemple Menesclou (V. _Annales
d'hygiène publique_) sur lequel Lasègue, Brouardel et Motet ont donné
un rapport. On le jugea d'esprit sain, et il fut guillotiné.
OBSERVATION 17.--Le 18 avril 1880, une fille de quatre
ans disparut de la maison de ses parents. Le 16 on arrêta
Menesclou, un des locataires de cette maison. Dans ses poches
on trouva les avant-bras de l'enfant; de la cheminée on retira
la tête et les viscères à moitié carbonisés. Dans les lieux
d'aisance on trouva aussi des parties du cadavre. On n'a pu
retrouver les parties génitales de la victime. Menesclou,
interrogé sur le sort de l'enfant, se troubla. Les
circonstances ainsi qu'une poésie lascive trouvée sur lui,
ne laissèrent plus subsister aucun doute: il avait assassiné
l'enfant après en avoir abusé. Menesclou ne manifesta
aucun repentir; son acte, disait-il, était un malheur.
L'intelligence de l'accusé est bornée. Il ne présente aucun
stigmate de dégénérescence anatomique; il a l'ouïe dure et il
est scrofuleux.
Menesclou a vingt ans. À l'âge de neuf mois il eut des
convulsions; plus tard, il souffrit d'insomnies; _enuresis
nocturna_; il était nerveux, se développa tardivement et
d'une façon incomplète. À partir de l'âge de puberté il
devint irritable, manifestant des penchants mauvais; il était
paresseux, indocile, impropre à toute occupation. Il ne se
corrigea pas, même dans la maison de correction. On le mit
dans la marine; là non plus il n'était bon à rien. Rentré
de son service, il vola ses parents et eut de mauvaises
fréquentations. Il n'a jamais couru après les femmes. Il
se livrait avec ardeur à l'onanisme et, à l'occasion, il se
livrait à la sodomie sur des chiennes. Sa mère souffrait de
_mania menstrualis periodica;_ un oncle était fou, un autre
oncle ivrogne.
L'autopsie du cerveau de Menesclou a permis de constater une
altération morbide des deux lobes frontaux, de la première et
de la seconde circonvolution temporale ainsi que d'une partie
des circonvolutions occipitales.
OBSERVATION 18.--Alton, garçon de magasin en Angleterre, va se
promener dans les environs de la ville. Il attire une enfant
dans un bosquet, rentre après y avoir passé quelque temps,
va au bureau où il inscrit sur son carnet la note suivante:
_Killed to day a young girl, it was fine and hot_ (Assassiné
aujourd'hui une jeune fille; le temps était beau; il faisait
chaud).
On remarque l'absence de l'enfant, on se met à sa recherche
et on la trouve déchirée en morceaux; certaines parties de
son corps, entre autres les parties génitales, n'ont pu être
retrouvées. Alton ne manifesta pas la moindre trace d'émoi
et ne fournit aucune explication ni sur le mobile ni sur
les circonstances de son acte horrible. C'était un individu
psychopathe qui avait de temps à autre des états de dépression
avec _tædium vitæ_.
Son père avait eu un accès de manie aiguë, un parent proche
souffrait de manie avec penchants à l'assassinat. Alton fut
exécuté.
Dans de pareils cas, il peut arriver que l'individu morbide éprouve
le désir de goûter la chair de la victime assassinée et que, cédant à
cette aggravation perverse de ses représentations objectives, il mange
des parties du cadavre.
OBSERVATION 19.--Léger, vigneron, vingt-quatre ans, dès sa
jeunesse sombre, renfermé et fuyant toute société, s'en va
pour chercher de l'ouvrage. Pendant huit jours il rôde dans
une forêt. _Puellam apprehendit duodecim annorum: stupratæ
genitalia mutilat, cor eripit_, en mange, boit le sang et
enfouit le cadavre. Arrêté, il nie d'abord, mais finit par
avouer son crime avec un sang-froid cynique. Il écoute son
arrêt de mort avec indifférence et est exécuté. À l'autopsie,
Esquirol a constaté des adhérences pathologiques entre les
méninges et le cerveau (Georgel, Compte rendu du procès Léger,
Feldtmann, etc.).
OBSERVATION 20.--Tirsch, pensionnaire de l'hospice de Prague,
cinquante-cinq ans, de tout temps concentré, bizarre, brutal,
très irascible, maussade, vindicatif, condamné à vingt ans
de prison pour viol d'une fille de dix ans, avait, ces temps
derniers, éveillé l'attention par ses accès de rage pour des
raisons futiles et par son _tædium vitæ_.
En 1864, après avoir été éconduit par une veuve à laquelle il
proposait le mariage, il avait pris en haine les femmes. Le 8
juillet, il rôdait avec l'intention d'assassiner un individu
du sexe qu'il détestait tant.
_Vetulam occurrentem in silvam allexit, coitum poposcit,
renitentem prostravit, jugulum feminæ compressit «furore
captus». Cadaver virga betulæ desecta verberare voluit
nequetamen id perfecit, quia conscientia sua hæc fieri vetuit,
cultello mammas et genitalia desecta domi cocta proximis
diebus cum globis comedit._ Le 12 septembre, lorsqu'on
l'arrêta, on trouva encore les restes de cet horrible repas.
Il allégua comme mobile de son acte «une soif intérieure» et
demanda lui-même à être exécuté, puisqu'il avait été de tout
temps un paria dans la société. En prison, il manifestait une
irrascibilité excessive, et parfois il avait des accès de rage
pendant lesquels il refusait toute nourriture. On a fait la
remarque que la plupart de ses anciens excès coïncidaient
avec des explosions d'irritation et de rage. (Maschka, _Prager
Vierteljahrsschrift_, 1886, I, p. 79; Gauster dans _Maschka's
Handb. der ger. Medicin_ IV, p. 489.)
Dans la catégorie de ces monstres psycho-sexuels rentre sans doute
l'éventreur de Whitechapel[38] que la police cherche toujours sans
pouvoir le découvrir.
[Note 38: Comparez entre autres: Spitzka, _The Journal of nervous
and mental Diseases_, déc. 1888; Kiernan, _The medical Standard_,
nov.-déc. 1888.]
L'absence régulière de l'utérus, des ovaires et de la vulve chez les
dix victimes de ce _Barbe-bleue_ moderne, fait supposer qu'il cherche
et trouve encore une satisfaction plus vive dans l'anthropophagie.
Dans d'autres cas d'assassinat par volupté, le _stuprum_ n'a pas lieu
soit pour des raisons physiques, soit pour des raisons psychiques, et
le crime sadiste seul remplace le coït.
Le prototype de pareils cas est celui de Verzeni. La vie de
ses victimes dépendait de la manifestation hâtive ou tardive de
l'éjaculation. Comme ce cas mémorable renferme tout ce que la science
moderne connaît sur la connexité existant entre la volupté, la rage
de tuer et l'anthropophagie, il convient d'en faire ici une mention
détaillée, d'autant plus qu'il a été bien observé.
OBSERVATION 21.--Vincent Verzeni, né en 1849, arrêté depuis le
11 janvier 1872, est accusé: 1º d'avoir essayé d'étrangler sa
cousine Marianne, alors que celle-ci, il y a quatre ans, était
couchée et malade dans son lit; 2º d'avoir commis le
même délit sur la personne de l'épouse d'Arsuffi, âgée de
vingt-sept ans; 3º d'avoir essayé d'étrangler Mme Gala en lui
serrant la gorge pendant qu'il était agenouillé sur son corps;
4º il est, en outre, soupçonné d'avoir commis les assassinats
suivants:
Au mois de décembre, le matin entre sept et huit heures,
Jeanne Molta se rendit dans une commune voisine. Comme elle ne
rentrait pas, le maître chez qui elle était servante, partit
à sa recherche et trouva sur un sentier, près du village, le
cadavre de cette fille horriblement mutilé. Les viscères
et les parties génitales étaient arrachés du corps et se
trouvaient près du cadavre. La nudité du cadavre, des érosions
aux cuisses faisaient supposer un attentat contre la pudeur;
la bouche remplie de terre indiquait que la fille avait été
étouffée. Près du cadavre, sous un monceau de paille, on
trouva une partie détachée du mollet droit et des vêtements.
L'auteur du crime est resté inconnu.
Le 28 août 1871, de bon matin, Mme Frigeni, âgée de vingt-huit
ans, alla aux champs. Comme à huit heures elle n'était pas
encore rentrée, son mari partit pour aller la chercher. Il la
retrouva morte dans un champ, portant autour du cou des traces
de strangulation et de nombreuses blessures; le ventre ouvert
laissait sortir les entrailles.
Le 29 août, à midi, comme Maria Previtali, âgée de dix-neuf
ans, traversait les champs, elle fut poursuivie par son cousin
Verzeni, traînée dans un champ de blé, jetée par terre, serrée
au cou. Quand il la relâcha un moment pour s'assurer qu'il
n'y avait personne dans le voisinage, la fille se releva et
obtint, sur ses instantes prières, que Verzeni la laissât
partir après lui avoir fortement serré les mains.
Verzeni fut traduit devant le tribunal. Il a vingt-deux ans,
son crâne est de grandeur moyenne, asymétrique. L'os frontal
droit est plus étroit et plus bas que le gauche; la bosse
frontale droite est peu développée, l'oreille droite plus
petite que la gauche (d'un centimètre en hauteur et de trois
en largeur); la partie inférieure de l'hélix manque aux deux
oreilles; l'artère de la tempe est un peu athéromateuse. Nuque
de taureau, développement énorme de l'os zygomatique et de
la mâchoire inférieure, pénis très développé, manque
du _frenulum_, léger _strabismus alternans divergens_
(insuffisance des _muscles recti interni_ et myopie). Lombroso
conclut de ces marques de dégénérescence à un arrêt congénital
du développement du lobe frontal droit. À ce qu'il paraît,
Verzeni est un héréditaire. Deux de ses oncles sont des
crétins, un troisième est un microcéphale, imberbe, chez qui
un des testicules manque, tandis que l'autre est atrophié. Le
père présente des traces de dégénérescence pellagreuse et
eut un accès d'_hypocondria pellagrosa_. Un cousin souffrait
d'hyperhémie cérébrale, un autre est kleptomane.
La famille de Verzeni est dévote et d'une avarice sordide. Il
est d'une intelligence au-dessus de la moyenne, sait très bien
se défendre, cherche à trouver un _alibi_ et à démentir les
témoins. Dans son passé on ne trouve aucun signe d'aliénation
mentale. Son caractère est étrange; il est taciturne et
aime la solitude. En prison, son attitude est cynique; il se
masturbe et cherche à tout prix à voir des femmes.
Verzeni a fini par avouer ses crimes et dire les mobiles qui
l'y avaient poussé.
L'accomplissement de ses crimes, dit-il, lui avait procuré
une sensation extrêmement agréable (voluptueuse), accompagnée
d'érection et d'éjaculation. À peine avait-il touché sa
victime au cou, qu'il éprouvait des sensations sexuelles. En
ce qui concerne ces sensations, il lui était absolument égal
que les femmes fussent vieilles, jeunes, laides ou belles.
D'habitude, il éprouvait du plaisir rien qu'en serrant le cou
de la femme, et dans ce cas il laissait la victime en vie.
Dans les deux cas cités, la satisfaction sexuelle tardait
à venir, et alors il avait serré le cou jusqu'à ce que la
victime fût morte. La satisfaction qu'il éprouvait pendant ces
strangulations était plus grande que celle que lui procurait
la masturbation. Les contusions à la peau des cuisses et du
pubis étaient faites avec les dents lorsqu'il suçait, avec
grand plaisir, le sang de sa victime. Il avait sucé un morceau
de mollet et l'avait emporté pour le griller à la maison;
mais, se ravisant, il l'avait caché sous un tas de paille,
de crainte que sa mère ne s'aperçût de ses menées. Il avait
emporté avec lui les vêtements et les viscères; il les porta
pendant quelque temps parce qu'il avait du plaisir à les
renifler et à les palper. La force qu'il possédait dans ces
moments de volupté était énorme. Il n'a jamais été fou; en
exécutant ses actes, il ne voyait plus rien autour de lui
(évidemment l'excitation sexuelle, poussée au plus haut degré,
a supprimé en lui la faculté de perception; acte instinctif).
Après il éprouvait toujours un certain bien-être et un
sentiment de grande satisfaction. Il n'a jamais éprouvé de
remords. Jamais l'idée ne lui est venue de toucher aux parties
génitales des femmes qu'il avait torturées, ni de souiller ses
victimes; il lui suffisait de les étrangler et d'en boire le
sang. En effet, les assertions de ce vampire moderne semblent
avoir un fondement de vérité. Les penchants sexuels normaux
paraissent lui avoir été étrangers. Il avait deux maîtresses,
mais il se contentait de les regarder, et il est lui-même
étonné qu'en leur présence, l'envie ne lui soit pas venue
de les étrangler ou de leur empoigner les mains. Il est vrai
qu'avec elles il n'éprouvait pas la même jouissance qu'avec
ses victimes. On n'a constaté chez lui aucune trace de sens
moral, ni de repentir, etc.
Verzeni déclara lui-même qu'il deviendrait bon si on le tenait
enfermé; car, rendu à la liberté, il ne pourrait pas résister
à ses envies. Verzeni a été condamné aux travaux forcés à
perpétuité. (Lombroso, _Verzeni e Agnoletti_. _Roma_, 1873.)
Les aveux faits par Verzeni après sa condamnation sont très
intéressants:
«J'éprouvais un plaisir indicible quand j'étranglais des
femmes; je sentais alors des érections et un véritable désir
sexuel. Rien que de renifler des vêtements de femme, cela
me procurait déjà du plaisir. La sensation de plaisir que
j'éprouvais en serrant le cou d'une femme était plus grande
que celle que me causait la masturbation. En buvant le sang du
pubis, j'éprouvais un grand bonheur. Ce qui me faisait encore
beaucoup de plaisir, c'était de retirer de la chevelure des
assassinées les épingles à cheveux. J'ai pris les vêtements et
les viscères pour avoir le plaisir de les renifler et de les
palper. Ma mère, finalement, s'aperçut de mes agissements,
car, après chaque assassinat ou tentative d'assassinat, elle
apercevait des taches de sperme sur ma chemise. Je ne suis pas
fou; mais, au moment d'égorger, je ne voyais plus rien. Après
la perpétration de l'acte, j'étais satisfait et me sentais
bien. Jamais l'idée ne m'est venue de toucher ou de regarder
les parties génitales. Il me suffisait d'empoigner le cou
des femmes et de sucer leur sang. J'ignore encore aujourd'hui
comment la femme est faite. Pendant que j'étranglais et aussi
après, je me pressais contre le corps de la femme, sans porter
mon attention sur une partie du corps plutôt que sur l'autre.»
V... a été amené seul à ses actes pervers après avoir
remarqué, à l'âge de douze ans, qu'il éprouvait un plaisir
étrange toutes les fois qu'il avait des poulets à tuer. Voilà
pourquoi il en avait tué alors en quantité, alléguant
qu'une belette avait pénétré dans la basse-cour. (Lombroso
_Goltdammers Archiv._ Bd. 30, p. 13.)
Lombroso (_Goltdammers Archiv._) cite encore un cas analogue qui s'est
passé à Vittoria en Espagne.
OBSERVATION 22.--Le nommé Gruyo, quarante et un ans, autrefois
d'une conduite exemplaire et qui avait été marié trois fois,
a étranglé six femmes en dix ans. Les victimes étaient presque
toutes des filles publiques et pas jeunes. Après les avoir
étranglées, il leur arrachait _per vaginam_ les intestins et
les reins. Il abusa de quelques-unes de ses victimes avant de
les assassiner; sur d'autres il ne commit aucun acte sexuel,
par suite de l'impuissance qui lui vint plus tard. Il opérait
ses atrocités avec tant de précaution que, pendant dix ans, il
put rester à l'abri de toute poursuite.