--C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases...
De douze à seize, c'est-à-dire de midi à quatre heures...
--Mais ce H-P, qui attendra?
--H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power,
n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un
moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre
chevaux.
Il se leva et demanda:
--Le détenu finissait de déjeuner?
--Oui.
--Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état
du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.
--Comment?
--Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre,
que sais-je?
--Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour
le prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.
--Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment,
retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge
d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immédiatement
photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans
le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message
original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien.
Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna
le soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy.
Dans un coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.
--Il a mangé?
--Oui, répondit le directeur.
--Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins
de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?
--Non, chef.
M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le
manche à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa.
Le couteau était creux et servait d'étui à une feuille de papier.
--Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène.
Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une
enquête dans ce restaurant.
Puis il lut:
«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai
au-devant. À bientôt, chère et admirable amie.»
--Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que
l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et
l'évasion réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer
les complices.
--Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le
directeur.
--Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y
mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la
bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.
* * *
Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois
M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les
interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt
entre le juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau,
lequel d'ailleurs en savait sur l'inculpé à peu près autant que le
premier venu.
De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:
--Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit
Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de
banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux
d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout
cela c'est de votre serviteur.
--Alors, pourriez-vous m'expliquer...
--Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous
n'en supposez.
De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires
fastidieux. Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés,
il les reprit. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de
la Santé au Dépôt, dans la voiture pénitentiaire, avec un certain
nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.
Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions
particulières. Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été
questionnés, on décida de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta
donc seul dans la voiture.
Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade»,
sont divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel
s'ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces
cases est disposée de telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et
que les cinq prisonniers, par conséquent, sont assis les uns sur les
autres, tout en étant séparés les uns des autres par des cloisons
parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité, surveille le
couloir.
Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde
voiture s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de
l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers
le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extérieur,
c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la
plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se
déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il put
constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.
Il attendit, l'oeil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard
Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval
d'un camion s'était abattu. La circulation étant interrompue, très
vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.
Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire
stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la
tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à
terre.
Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa
voix se perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de
nouveau. D'ailleurs Arsène Lupin était loin déjà.
Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche,
il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent,
comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre.
Puis, résolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant
d'un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.
Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés
étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.
Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à
petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une
seconde. Enfin, s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le
gérant.
Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de
tous:
--Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être
mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit
de quelques jours: Arsène Lupin.
Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:
--Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose
croire que ce nom vous inspire toute confiance.
Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à
réclamer.
Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il
la suivit paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des
cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et
marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs moroses de la
prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés, il arriva près du
garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau:
--C'est bien ici la prison de la Santé?
--Oui.
--Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route
et je ne voudrais pas abuser...
Le garde grogna:
--Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.
--Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si
vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter
gros, mon ami.
--Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!
--Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de
fouiller ses poches.
Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot,
comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.
Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe,
gesticulant et feignant une colère violente. Arsène sourit:
--Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on
prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais
prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les
vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à
bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas
sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-être
là-dessus que l'on comptait?
Il haussa les épaules et ajouta:
--Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de
moi. Le jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.
Le surlendemain, l'_Écho de France_, qui décidément devenait le
moniteur officiel des exploits d'Arsène Lupin--on disait qu'il en
était un des principaux commanditaires--l'_Écho de France_ publiait
les détails les plus complets sur cette tentative d'évasion. Le texte
même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, les
moyens employés pour cette correspondance, la complicité de la police,
la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du café Soufflot,
tout était dévoilé. On savait que les recherches de l'inspecteur
Dieuzy auprès des garçons du restaurant n'avaient donné aucun
résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupéfiante, qui
montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme disposait: la
voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une
voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des
six voitures habituelles qui composent le service des prisons.
L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne.
Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le
prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge
raillant son échec, il le regarda et lui dit froidement:
--Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette
tentative d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.
--Je ne comprends pas, ricana le juge.
--Il est inutile que vous compreniez.
Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au
long dans les colonnes de l'_Écho de France_, comme le juge revenait à
son instruction, il s'écria d'un air de lassitude:
--Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
importance!
--Comment, aucune importance?
--Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.
--Vous n'assisterez pas...
--Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera
transiger.
Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se
commettaient chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y
avait là des secrets qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont
la divulgation par conséquent ne pouvait provenir que de lui. Mais
dans quel but les dévoilait-il? et comment?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage
inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya
l'affaire à la chambre des mises en accusation.
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son
lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de
cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À
peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.
Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se
plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de
très bonne heure, flanqué de deux hommes.
La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour
on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque,
tellement le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté,
sa diversité, son génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène
Lupin devait s'évader. C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même
que cela tardât si longtemps. Tous les matins le Préfet de police
demandait à son secrétaire:
--Eh bien, il n'est pas encore parti?
--Non, Monsieur le Préfet.
--Ce sera donc pour demain.
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du
_Grand Journal_, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa
carte au visage, et s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots
étaient inscrits: «Arsène Lupin tient toujours ses promesses.»
* * *
C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.
L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène
Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du
président. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes
et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de
l'audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin
lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde,
la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité
indifférente et passive, ne prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs
fois son avocat--un des secrétaires de Me Danval, celui-ci ayant jugé
indigne de lui le rôle auquel il était réduit--plusieurs fois son
avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:
--Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?
Ne recevant pas de réponse, il répéta:
--Votre nom? Je vous demande votre nom?
Une voix épaisse et fatiguée articula:
--Baudru, Désiré.
Il y eut des murmures. Mais le président repartit:
--Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près
le huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi
imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez
bien, à celui d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus
avantageusement connu.
Le président consulta ses notes et reprit:
--Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de
reconstituer votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans
notre société moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui
vous êtes, d'où vous venez, où s'est écoulée votre enfance, bref,
rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au
juste de quel milieu, pour vous révéler tout d'un coup Arsène Lupin,
c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence et de perversion,
d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons sur vous
avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que
le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du
prestidigitateur Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est
probable que l'étudiant russe qui fréquenta, il y a six ans, le
laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital Saint-Louis, et qui souvent
surprit le maître par l'ingéniosité de ses hypothèses sur la
bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les maladies de
la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin, également, le
professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant qu'on
n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur
cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000
francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui
sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charité...
et les dévalisa.
Et, après une pause, le président conclut:
--Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation
minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un
apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre
force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude
de ces faits?
Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre,
le dos rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua
son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement
saillantes, son visage couleur de terre, marbré de petites plaques
rouges, et encadré d'une barbe inégale et rare. La prison l'avait
considérablement vieilli et flétri. On ne reconnaissait plus la
silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient
publié si souvent le portrait sympathique.
On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait.
Deux fois elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut
réfléchir, puis, faisant un effort violent, murmura:
--Baudru, Désiré.
Le président se mit à rire.
--Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous
avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les
irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me
soucier de vos fantaisies.
Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à
Lupin. Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un
grognement ou ne répondait pas.
Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions
insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce
caractère commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité
troublante enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal
Ganimard fut introduit, et l'intérêt se réveilla.
Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine
déception. Il avait l'air, non pas intimidé--il en avait vu bien
d'autres--mais inquiet, mal à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les
yeux vers l'accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains
appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été
mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en Amérique. Et on
l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus
passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses
entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait,
indécis.
Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:
--Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre
témoignage.
--Non, non, seulement...
Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:
--Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a
là un mystère qu'il faut que j'éclaircisse.
Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son
attention concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un
peu solennel, il prononça:
--Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face
de moi, n'est pas Arsène Lupin.
Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué
d'abord, s'écria:
--Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.
L'inspecteur affirma posément:
--À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui
existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention.
Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin
quoi: ce n'est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu
ces yeux d'alcoolique?
--Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?
--Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre
diable que l'on allait condamner en son lieu et place... À moins
que ce ne soit un complice.
Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la
salle qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander
le juge d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et
suspendit l'audience.
À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé,
déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une
très vague similitude de traits.
--Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où
vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?
On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction
stupéfiante, ils reconnurent le détenu dont ils avaient la
surveillance à tour de rôle! Le président respira.
Mais l'un des gardiens reprit:
--Oui, oui, je crois bien que c'est lui.
--Comment, vous croyez?
--Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux
mois, il reste toujours couché contre le mur.
--Mais, avant ces deux mois?
--Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.
Le directeur de la prison précisa ce point:
--Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative
d'évasion.
--Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?
--Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.
--Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?
--Non.
--Alors, qui est-il?
--Je ne saurais dire.
--Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait
effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?
--C'est impossible.
--Alors?
En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une
voix engageante:
--Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
vous êtes entre les mains de la justice?
On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait
l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et
doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il
ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il
y avait passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de
soixante-quinze centimes, il avait été relâché. Mais, comme il
traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le
conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans
la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort
pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...
Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une
grande effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre
session pour supplément d'enquête.
* * *
L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre
d'écrou: huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché
au Dépôt. Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de
l'après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la
dernière fois, Arsène Lupin sortait de l'instruction et repartait en
voiture pénitentiaire.
Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la
ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention,
substitué cet homme à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y
missent une complaisance que leurs états de service ne permettaient
pas de supposer.
La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition
des lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire
en ce cas que Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter
dans le but précis de prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par
quel miracle un tel plan, uniquement fondé sur une série de chances
invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses,
avait-il pu réussir?
On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait
pas de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva
aisément ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était
connu. Il vivait d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de
chiffonniers qui s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un
an cependant il avait disparu.
Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire.
Et quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du
prisonnier. Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui
tentaient de l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion
seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible,
impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait
l'effort d'une longue préparation, un ensemble d'actes
merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le
dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je
n'assisterai pas à mon procès.»
Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait
avec le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas
garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été
ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut
signée par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut
d'établir autour de lui une surveillance active.
L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni
complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin
avait joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on
remonterait jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa
bande.
On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et
un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison
s'ouvrirent devant Baudru Désiré.
Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a
pas d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue
de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier,
il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques
sous, et, remettant sa veste, s'en alla.
Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y
monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de
prendre un numéro, il entra dans la salle d'attente.
À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans
quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:
--Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai
avec l'un de vous et nous le suivrons.
Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
s'avança: il n'y avait personne dans la salle.
--Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.
Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui
de la rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps
pour apercevoir Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des
Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et
rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul
à continuer la poursuite.
Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus
de formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse
ingénieuse que ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses
auxiliaires?
Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête
ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son
visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas
là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard
l'avait servi, voilà tout.
Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue
Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette.
Et d'un pas nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.
Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait.
Que cherchait-il? Avait-il un but?
Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait,
avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au
bord d'un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert.
Une demi-heure s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en
conversation.
Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une
cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:
--Il ne fait pas chaud.
Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit,
mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et
qui ne peut pas s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard
sentit ses cheveux se hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce
rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!...
D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et
le regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait
regardé aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit.
C'était l'homme, mais c'était en même temps l'autre, le vrai.
Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux,
il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous
l'épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la
déformait. Et c'étaient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre,
c'était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle,
si claire et si jeune!
--Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.
Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le
renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu
commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise
condition. Et puis, quel coup de maître s'il parvenait à le ramener!
La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi
promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit
pendait inerte, engourdi.
--Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara
Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.
Et il ajouta froidement:
--Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu
que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime,
devant qui je dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma
confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?
Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait
responsable--n'était-ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle,
avait induit la justice en erreur?--cette évasion lui semblait la
honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise.
--Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez
pas parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons,
pouvais-je admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?
--Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous
qui êtes ici!
--Moi, toujours moi, uniquement moi.
--Est-ce possible?
--Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce
brave président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour
être prêt à toutes les éventualités.
--Mais votre visage? Vos yeux?
--Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à
Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art.
J'ai pensé que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène
Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de
l'identité. L'apparence? Mais on la modifie à son gré. Telle injection
hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste à l'endroit
choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la
grande chélidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux
effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de
vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez à cela deux
mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois répétés
pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon cette
inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le
tour est joué.
--Je ne conçois pas que les gardiens...
--La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer
l'évolution quotidienne.
--Mais Baudru Désiré?
--Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an
dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine
analogie de traits. En prévision d'une arrestation toujours possible,
je l'ai mis en sûreté, et je me suis appliqué à discerner dès l'abord
les points de dissemblance qui nous séparaient, pour les atténuer en
moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit
au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la même heure que
moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car, notez-le, il
fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la justice
se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle
sauterait sur lui, et que malgré les difficultés insurmontables d'une
substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que
d'avouer son ignorance.
--Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.
--Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout
formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout
le monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où
vous êtes tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante
que la justice et moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma
liberté: vous avez supposé encore une fois que j'agissais par
fanfaronnade, que j'étais grisé par mes succès ainsi qu'un blanc-bec.
Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans
l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment qu'Arsène Lupin
crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui
l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour
m'évader... sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à
cette évasion, que ce fût un article de foi, une conviction absolue,
une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma
volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin n'assisterait pas à
son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet homme n'est
pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne crût pas
immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule personne
doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était
Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se
pencher vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin,
comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je
pouvais être Arsène Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me
reconnaissait. Mais j'étais tranquille. Logiquement,
psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée.
Il saisit tout à coup la main de Ganimard.
--Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans
la prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous,
comme je vous en avais prié?
--Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.
--Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette
ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je
le savais impraticable sans un concours de circonstances
exceptionnelles. Seulement j'ai trouvé utile de parachever cette
tentative d'évasion et de lui donner la plus grande publicité. Une
première évasion audacieusement combinée donnait à la seconde la
valeur d'une évasion réalisée d'avance.
--De sorte que le cigare...
--Creusé par moi ainsi que le couteau.
--Et les billets?
--Écrits par moi.
--Et la mystérieuse correspondante?
--Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à
volonté.
Ganimard réfléchit un instant et objecta:
--Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris
la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec
celle d'Arsène Lupin?
--La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.
--Allons donc!
--Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement
visuel--et vous voyez qu'il n'est pas infaillible--et ensuite le
signalement par mesures, mesure de la tête, des doigts, des oreilles,
etc. Là-contre rien à faire.
--Alors?
--Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des
employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au
début de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système
dévie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée
à la case où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas
coïncider avec la fiche Arsène Lupin.
Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:
--Et maintenant, qu'allez-vous faire?
--Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime
de suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être
Baudru ou tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de
choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il
arrive que l'on ne s'y reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort
triste. Actuellement j'éprouve ce que devait éprouver l'homme qui a
perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver.
Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la
lueur du jour. Il s'arrêta devant Ganimard.
--Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?
--Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la
vérité sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...
--Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été
relâché. J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres
les plus mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son
caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et
adieu. Je dîne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de
m'habiller.
--Je vous croyais si désireux de repos!
--Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
soustraire. Le repos commencera demain.
--Et où dînez-vous donc?
--À l'ambassade d'Angleterre.
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