Comme il avançait toujours, ils reculèrent encore.
--Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un éclat qui
les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu
que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'étais pas là...
comme des gens mal élevés ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu
vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger
comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle Dédé.
Vous l'avez vu, Dédé? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas
d'imbéciles!
Loustalot écumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur à
grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques!
--Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les
retiraient pas.) vous avez dû aussi vous mettre du coton dans les
oreilles!... Tout le bataclan!...
Toute la folie de Dédé!... Et qu'il me fait mes inventions pour un
morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?...
Et la lumière qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la
folie, toute la folie de Dédé!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous
dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher
fou!
Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une façon si
désespérée que «les deux autres» en eurent comme un choc au coeur. Et
cet immense misérable qui, il y a une seconde à peine, leur paraissait
le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout à coup, infiniment
pitoyable. Oh! ils étaient bien étonnés de le voir pleurer ainsi, mais
ils ne s'approchèrent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs
lunettes. Loustalot, râlant, gémissait:
--Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs...
mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou
dangereux, très dangereusement fou... Les autorités ne m'ont permis de
le conserver chez moi que comme un prisonnier...--Un jour, on a retiré
de ses mains une petite fille qu'il avait presque étranglée afin de
reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que
cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me
le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous
n'avez qu'à parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs
d'enfants!
Et il pleura!... Il pleura!...
M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroyés
par cette révélation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sincérité de
ce désespoir leur expliquaient le singulier et douloureux mystère de
l'homme à travers les barreaux.
Mais les trois morts?...
M. Patard posa une main timide sur l'épaule du grand Loustalot dont les
larmes ne tarissaient pas...
--Nous ne dirons rien! déclara M. le secrétaire perpétuel, mais avant
nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien
dire... et qui sont morts.
Loustalot se leva, étendit les bras comme s'il voulait étreindre toute
la douleur du monde.
--Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie
pas été plus épouvanté que vous?... Le destin semblait se faire mon
complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien!
Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
Et il alla à Lalouette.
--Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne santé?
Avant que M. Lalouette n'ait pu répondre, la salle était envahie par ses
collègues impatients qui venaient chercher M. le secrétaire perpétuel et
son héros.
La cour les salles, les couloirs de l'Institut étaient pleins du plus
ardent tumulte.
Malgré le coton qu'il avait enfoncé dans ses oreilles,
M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme,
après la confidence dernière de Loustalot, il pouvait passer à
l'Immortalité, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter
jusqu'à l'entrée de la salle des séances publiques.
Là, il fut arrêté un instant par l'encombrement et se trouva nez à nez
avec Loustalot lui-même. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir
prendre une suprême précaution, et, penché à l'oreille du savant, il lui
dit:
--Vous m'avez demandé si j'ai une bonne santé?... Merci, elle est
excellente... je crois fermement à tout ce que vous nous avez raconté,
mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris
mes précautions... j'ai écrit moi même un récit de tout ce que nous
avons vu et entendu chez vous, récit qui sera divulgué aussitôt après ma
mort.
Loustalot considéra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il répondit
avec simplicité:
--Ça n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!...