La rue Laffitte était noire de monde. A toutes les fenêtres, des groupes
de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quittât le domicile
conjugal pour se rendre à l'Académie française, où il devait prononcer
son discours. C'était une fête et une gloire pour le quartier. Un
marchand de tableaux, un bibelotier académicien, cela ne s'était encore
jamais vu, et les circonstances héroïques au milieu desquelles se
déroulait un pareil événement avaient, comme on le pense bien, fortement
contribué à mettre toutes les cervelles à l'envers. Les journalistes
avaient envahi les trottoirs et exhibaient à chaque instant leurs
coupe-files, pour n'être point gênés dans leur reportage par
l'exceptionnel service d'ordre que le préfet de police avait été dans la
nécessité d'organiser Beaucoup de ceux qui étaient là avaient formé le
projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de
l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste,
qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus
sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pensée de tous gisait la
crainte de la nouvelle de la mort à laquelle il fallait bien s'attendre.
Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne
faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui
s'écoulaient.
Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le
nouvel académicien était, depuis neuf heures du matin, à l'Académie,
enfermé avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire.
Ah! les malheureux avaient passé une nuit terrible, et c'est dans un
triste état qu'ils étaient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette
qui tenait un petit débit place de la Bastille.
Là, Mme Lalouette les avait fort mystérieusement rejoints.
On lui avait naturellement tout raconté, et il s'en était suivi une
consultation qui avait duré plusieurs heures.
M. Lalouette voulait qu'on allât tout de suite trouver la police, mais
M. Patard le toucha par son éloquence et ses larmes et il fut entendu
que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre,
autant que possible, fût évité et que l'Académie ne s'en trouvât point
déshonorée. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre à M. Lalouette
que, depuis qu'il était académicien, il avait des devoirs qui
n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il était responsable,
pour sa part, telle la vestale antique, de l'éclat de cette flamme
immortelle qui brûle sur l'autel de l'Institut.
A quoi M. et Mme Lalouette crurent devoir répondre que cette fonction
glorieuse leur paraissait maintenant accompagnée de trop de périls pour
qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secrétaire perpétuel répliqua
qu'il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu'on était
Immortel, c'était jusqu'à la mort.
--C'est bien ce qui me chagrine! avait répondu encore M. Lalouette.
En fin de compte, comme ils étaient sûrs que le grand Loustalot ignorait
qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur paraître
plutôt rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point
la cause de la mort des trois précédents récipiendaires. Mme Lalouette
fit bien encore quelques réflexions mais elle était toute chaude de
l'enthousiasme populaire qui assiégeait sa maison et il lui eût été
douloureux de renoncer si tôt à la gloire. Il fut résolu que, dès la
première heure, ces messieurs, pour n'être point dérangés, iraient
s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamnée
à tous, et par conséquent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton
et des lunettes bleues.
Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette,
ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le
nez, attendaient.
Quelques minutes seulement les séparaient du moment où la mémoire de M.
Lalouette allait trouver l'occasion à jamais illustre de s'exercer pour
le triomphe des lettres.
Au-dehors, une rumeur impatiente montait.
--C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et résolument il
ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son
nouveau collègue.
Mais la porte fut brutalement poussée, puis refermée...
Les deux hommes reculèrent en poussant un cri d'effroi.
Le grand Loustalot était devant eux.
--Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix légèrement tremblante, le sourcil
froncé... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le
secrétaire perpétuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!...
Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu
l'honneur de vous voir... Enchanté!
Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait
cependant de reconquérir un peu de sang-froid, car la minute était des
plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait
obstinément une main derrière son dos.
Et le plus affreux était qu'il ne «fallait avoir l'air de rien».
Car, à n'en pas douter, le grand Loustalot soupçonnait quelque chose.
M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux sèche et répondit, en
ne perdant pas un seul des mouvements du savant.
--Oui, M. Lalouette et moi, nous avons découvert que nous avions la vue
un peu fatiguée.