Dans le train qui les conduisait à La Varenne-Saint-Hilaire,
M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette réfléchissaient.
Et leurs réflexions devaient être assez maussades, car ils ne mettaient
aucun empressement à se les communiquer.
La lettre d'Eliphas était pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas
une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus
d'assassins sur la terre!
Cette phrase leur était entrée dans la tête, comme une vrille à tous les
deux. Évidemment, celui qu'elle faisait souffrir le plus était M.
Lalouette, mais M. Patard était bien malade, il avait naturellement
demandé des explications à M. Lalouette qui lui avait narré, par le
menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste,
aucun inconvénient à cette confidence, puisque M. Lalouette était bien
définitivement élu. Mais, s'il ne l'avait pas été--élu--, je crois bien
qu'après cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette eût tout raconté tout de
même, car en vérité, il en était maintenant à se demander s'il avait
lieu de se réjouir autant que cela de son élection.
Quant à M. Hippolyte Patard, le dépit qu'il avait conçu dans l'instant,
d'avoir été soigneusement écarté par le prudent Lalouette d'un incident
aussi considérable que celui de la réapparition d'Eliphas n'avait pas
duré sous le coup des idées particulièrement lugubres soulevées par la
tranquille hypothèse d'Eliphas de La Nox lui-même: «Si ce n'est moi,
c'est peut-être un autre!...»
«Est-ce aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite,
avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville?» Encore une
phrase qui lui dansait devant les yeux...
Mais c'était surtout la dernière qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.
«S'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et
Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire
disparaître M. Gaspard Lalouette...» Il se peut!!!... M. Lalouette ne
pouvait avaler ce «Il se peut!!!».
Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrétaire perpétuel était de
moins en moins rassurante...
--Écoutez, Lalouette, fit-il tout à coup, la lettre de cet Eliphas
m'ouvre des horizons plutôt sombres... mais en toute conscience,
j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...
--Ah! répondit Lalouette, la voix légèrement altérée, mais vous n'en
êtes pas sûr?...
--Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sûr
de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre...
Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...
--Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa
hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez déjà mort?...
Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette où il s'affala
avec un gémissement.
--Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard
consolateur, en posant sa main sur celle du récipiendaire, mais cela ne
m'empêche pas de penser que les décès des trois autres n'ont peut-être
pas été si naturels que cela...
--Les trois autres!... frissonna Lalouette.
--Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait réfléchir... et vient
assez singulièrement réveiller dans mon esprit des souvenirs d'enquête
personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez
ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?
--Je ne leur ai jamais parlé de la vie...
--Tant mieux!... soupira M. le secrétaire perpétuel, vous me le jurez?
insista-t-il.
--Je vous le jure sur la tête d'Eulalie, mon épouse.
--C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier à leur
sort...
--Vous me rassurez un peu, monsieur le secrétaire perpétuel... Mais vous
pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...
--Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma
parole!... La pensée de ce sorcier nous avait tous hypnotisés, et, à
cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherché ailleurs
le secret naturel, et criminel peut-être, de cette épouvantable
énigme... Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils
disparussent.... répéta M. Patard avec une exaltation tout à fait comme
se parlant à lui-même: C'est bien cela?... c'est bien cela?...
--Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...
Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout à l'heure et vous m'épouvantez à
nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait
pitié à voir Les deux hommes s'étreignaient les mains.
--Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais
quelque chose, si je réfléchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient
pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la première élection
pour la succession de Mgr d'Abbeville... Ils ne s'étaient jamais vus!...
Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti
en me disant qu'ils étaient tous trois d'anciens camarades... Eh bien!
aussitôt après l'élection, ils se réunissent... ils se voient en
cachette... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... On a dit que
c'était pour parler du sorcier... et pour déjouer ses menaces, et on l'a
cru et je l'ai cru moi-même... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir
autre chose à se raconter!... Ils devaient tous avoir à redouter quelque
chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...
--Vous êtes sûr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...
--Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements...
Savez-vous où ils se sont rencontrés pour la première fois?...
--Ma foi non!...
--Devinez!
--Comment voulez-vous?...
--Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par
le plus grand hasard... ils se sont rencontrés, allant faire visite,
avant l'élection, à M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien
entendu--et, depuis, il a dû leur arriver quelque chose de terrible,
avant leur mystérieuse mort, puisqu'ils se sont donné des rendez-vous
aussi secrets... voilà ce que je pense, moi...
--C'est peut-être vrai... Il leur sera arrivé quelque chose qu'on ne
sait pas... mais à moi, monsieur le secrétaire perpétuel, à moi, il ne
m'est rien arrivé, à moi...
--Non! non! A vous, il ne vous est rien arrivé... voilà pourquoi je
pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez être tranquille, mon cher
monsieur Lalouette!... oui... ma foi... à peu près tranquille... je vous
dis «à peu près»... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux
plus prendre aucune responsabilité... aucune.
A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employé cria:
«La Varenne-Saint-Hilaire!» M. Patard et M. Lalouette sursautèrent. Ah!
bien! ils étaient loin de La varenne, et ils ne pensaient même plus à ce
qu'ils étaient venus y faire...
Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit à M. Patard:
--Monsieur Patard, vous auriez dû me raconter ce que vous venez de me
dire là, lors de votre première visite à mon magasin...