--Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher maître.
--Tu parles, Charles!
--Je ne suis pas fâché, fit aussitôt M. Lalouette, en souriant
aimablement au cher maître, de vous voir prendre les choses sur ce ton.
Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant
d'autres. Car vous savez ce qui est arrivé. Aussitôt que l'on a connu le
texte du secret de Toth: «Tu mourras si je veux par le nez, par les
yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le maître de l'air, de la
lumière et du son», aussitôt, il s'est trouvé des gens pour tout
expliquer--Ah! oui!
--A l'idée qu'avec le secret de Toth, Eliphas était le maître du son ils
se sont rappelé aussitôt les paroles de la Babette, sur la chanson qui
tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit
quelque chose dans le mécanisme de l'orgue, une force qui tue en
chantant et qui était peut-être enfermée dans une boîte qu'on a retirée
ensuite de l'orgue.
C'est là-dessus que j'ai demandé à visiter l'orgue.
--C'est une affaire qui vous intéressait donc bien, monsieur Lalouette?
interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui démonta tout à
fait ce pauvre M. Lalouette qui n'était cependant point timide.
--Elle ne m'intéressait pas plus que les autres, répondit-il d'une façon
assez embarrassée... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de
vieilles orgues... et j'ai voulu voir...
--Et qu'est-ce que vous avez vu?
--Écoutez, maître... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai découvert,
à côté de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...
Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube étroit qui se
terminait en cône et qui ressemblait à peu près à une embouchure
d'instrument à vent.
Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.
--C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...
--Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher maître, que cette
embouchure s'emboîtait merveilleusement sur un trou qui était à l'orgue
de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre à un orgue de
Barbarie... Je vous demande pardon... mais hanté par toutes les bêtises
que j'avais entendues, je me suis dit: «C'est là peut-être l'embouchure
qui était destinée à conduire dans une certaine direction le son qui
tue.»
--Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voilà assez! vous
êtes aussi bête que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de
cette embouchure?
--Mon cher maître, déclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en
ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un
homme tel que vous me déclare que le secret de Toth...
--Est le secret des imbéciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!...
Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.
Mais Lalouette qui avait maintenant la liberté de sortir n'en profita
pas.
--Encore un mot, mon cher maître... et vous aurez soulagé ma conscience
à un point que vous ne pouvez soupçonner mais que je me permettrai de
vous expliquer plus tard.
--Qu'est-ce? interrogea aussitôt Loustalot en redressant l'oreille et en
s'arrêtant sur le palier--voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu
assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'après
le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumière,
prétendu que Maxime d'Aulnay avait été tué à coups de rayons.
--A coups de rayons! Décidément il faut vous enfermer!
--Pourquoi à coups de rayons?
--Oui, on lui aurait envoyé dans l'oeil, à l'aide d'un appareil spécial,
des rayons préalablement empoisonnés, et il en serait mort. A l'appui de
leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime
d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait,
avant de tomber foudroyé, le geste de celui qui veut chasser de son
visage une mouche ou se garantir tout à coup d'un éclat lumineux qui le
gêne.
--Ah! ça... c'est envoyé! Pan! dans l'oeil!
--Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le
nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre
nom, ces fous, mon cher maître, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort
par le nez!
--Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! déclara le grand Loustalot,
pour le poète des Parfums tragiques.
--Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.
--Hortense!
--Riez, mon cher maître, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au
bout. Ces messieurs prétendent que la première lettre qui fut apportée à
Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est
authentique, tout à fait de l'écriture d'Eliphas, tandis que la seconde
n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait
enfermé un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez
certainement entendu parler--Poil au nez!
On aurait pu croire que la façon si méprisante avec laquelle le grand
Loustalot croyait devoir répondre aux questions si sérieuses de M.
Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de
l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il
arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand
Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait
pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.
--Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dévorer par mes
chiens.
Mais--hasard miraculeux--les chiens n'étaient plus là et le bonheur de
M. Lalouette paraissait à son comble.
--Ah! quel soulagement! s'écriait-il, que c'est bon!... que vous êtes
bon! que vous êtes grand!... quel génie!
--Vous êtes fou! fit Loustalot en se dégageant enfin, furieux, ne
sachant pas ce qui lui arrivait.
--Non! ce sont eux qui sont fous! Répétez-le-moi, mon cher maître, et je
m'en vais.
--Évidemment! ce sont des tous fous!
--Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.
--Des tous fous! reprit le savant.