VII. Le secret de Toth

A quelques jours de là, à trois heures quinze de l'après-midi, un

voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le

ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or,

descendait d'un wagon de seconde classe à La Varenne-Saint-Hilaire.

Après s'être soigneusement enveloppé dans les plis de son

manteau-pèlerine--car on était au temps des gelées--et avoir conversé

quelques instants avec l'employé qui recevait les tickets, il prit la

grande avenue centrale qui aboutit à la Marne, traversa le pont qui

conduit à Chennevières et descendit à sa droite sur la rive.

Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait

de laisser derrière lui les dernières villas vides d'habitants depuis

l'été et se trouvait dans un espace absolument plat et désert. Une

grande nappe toute blanche des neiges récentes s'étendait à ses pieds,

et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes,

paraissait là-dessus comme un grand oiseau noir.

Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres

rendus presque invisibles par le grésil qui les faisait de la couleur du

ciel, fut cependant aperçu par notre voyageur qui, aussitôt, laissa

échapper, dans l'air sonore, quelques phrases de méchante humeur. Il se

plaignait que l'on fût assez «loufoque» pour habiter dans un pareil pays

en plein hiver. Cependant, il hâta le pas, mais il ne s'entendait pas

marcher, car ses pieds étaient revêtus de galoches en caoutchouc.

Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.

Il était environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La

propriété qu'ils abritaient était enclose de hauts murs. L'entrée était

défendue par une solide grille en fer.

Aussi loin que le regard s'étendait, on ne voyait point d'autre

habitation que celle-là.

A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna.

Aussitôt, deux chiens énormes, deux véritables molosses se ruèrent en

grondant sur l'homme, la gueule écumante. S'il n'y avait pas eu la

grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu à déplorer

un malheur.

L'homme recula, bien qu'il n'eût rien alors à craindre de la colère de

ces bêtes dévorantes.

Une voix terriblement gutturale commanda: «Ajax! Achille! A la niche!

Sales bêtes!» Et un géant parut.

Oh! c'était un géant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de

deux mètres de haut, peut-être même deux mètres cinquante, quand le

titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait

légèrement penché en avant, ses lourdes épaules courbées, selon une

attitude qui devait lui être coutumière. La tête était toute ronde, avec

de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait

le visage; la mâchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux

animaux dont les crocs grinçaient sur les barreaux. De ses poings

formidables, il accrocha les bêtes à l'encolure, leur fit lâcher prise

et les rejeta vaincues derrière lui.

Le visiteur eut un léger tremblement, oh! un rien! un frisson des

épaules! Évidemment, il ne faisait pas chaud!...

Et il murmura entre ses dents:

--On m'avait bien dit: «Prenez garde aux chiens», mais on ne m'avait pas

parlé du géant.

Le monstre--nous parlons du géant--avait collé son effarante face de

brute à la griffe:

--Ouzzguia?

Le visiteur devina que ceci voulait dire: «Qu'est-ce qu'il y a?...» Et

il répondit en se tenant à une distance respectueuse:

--Je voudrais parler à M. Loustalot.

--Ouzzivlez?

Évidemment, le visiteur était d'une bonne intelligence moyenne, car il

comprit encore que ceci signifiait: «Qu'est-ce que vous lui voulez?»

--Dites-lui que c'est pressé, que c'est pour l'affaire de l'Académie.

Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prête dans la poche de son

manteau. Le géant prit la carte et il s'éloigna en grondant dans la

direction d'un perron qui devait donner accès à la principale entrée de

l'habitation. Aussitôt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles

menaçants à la grille, mais cette fois, ils n'aboyèrent plus. Ils

considéraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux,

semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils étaient

séparés.

Le visiteur, impressionné, détourna la tête et fit quelques pas de long

en large.

--Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on

ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.

Il regarda l'heure à sa montre et il continua son monologue, comme s'il

espérait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui

l'empêcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure

solitaire.

--Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il paraît que je puis

attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reçoive...

Il ne se dérange pas pendant ses expériences... et quelquefois il vous

oublie... Tout est permis au grand Loustalot.

Ces quelques phrases nous permettront d'apprécier le joyeux étonnement

du voyageur quand il vit soudain venir à lui, non point le géant qui

avait disparu, mais le grand Loustalot lui-même...

Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle,

était petit, c'est-à-dire d'une taille au-dessous de la moyenne.

Nous savons qu'il était, en dehors de ses travaux, nonchalant et

distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre légère

et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'étaient là des

détails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, être connus

du visiteur, car celui-ci, que l'arrivée si rapide de M. Loustalot avait

déjà fort étonné, marqua, par son attitude, une véritable stupéfaction

en apercevant le grand petit savant qui se précipitait de toute la

vélocité de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces

mots:

--C'est vous, M. Gaspard Lalouette?

--Oui, maître... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard

Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre

mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes

occasions des manteaux à pèlerine et des chapeaux de feutre mou pour

ressembler autant que possible, à des héros de lettres bien connus,

comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils

Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littérature et il

était-il ne faut pas l'oublier--officier d'Académie.) La petite figure

toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors à la

grille, à peu près à la même hauteur que les gueules effrayantes des

deux molosses, et entre ces deux gueules. C'était un spectacle.

--Alors, c'est vous qui avez expertisé l'orgue de Barbarie? demanda le

grand Loustalot, dont les petits yeux, à l'ordinaire si voilés, quand

ils étaient partis pour quelque scientifique insoupçonnable rêve,

étaient soudain devenus vivants, papillotants, perçants.

--Oui, maître, c'est moi!

Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glacé.

--Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...

Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous

intérieurs qui fermaient la griffe...

«Entrez!» était facile à dire... quand on était l'ami d'Ajax et

d'Achille. Les chiens aussitôt la porte ouverte avaient bondi, et le

pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernière heure venue, mais un

clappement de la langue de M. Loustalot avait arrêté net les deux

cerbères dans leur élan...

--N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des

agneaux.

En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en léchant

les mains de leur maître.

M. Gaspard Lalouette, héroïquement; entra. Loustalot, aussitôt, lui fit

les honneurs. Il le précéda, après avoir refermé la griffe. Les deux

chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur

qu'un faux mouvement n'invitât les bêtes à quelque jeu irréparable. On

monta les degrés du perron.

La maison de M. Loustalot était une belle et grande maison des champs,

solide, confortable, construite en brique et pierre meulière. Elle était

tout entourée, dans le jardin et la cour de petits bâtiments qui

devaient être certainement consacrés aux travaux immenses du grand

Loustalot, travaux qui révolutionnaient la chimie, la physique, la

médecine, et généralement toutes les fausses théories placées par

l'ignorance routinière des hommes à l'origine de ce que nous appelons,

dans notre orgueil: la science.

Une particularité du grand Loustalot était qu'il travaillait tout seul.

Son caractère, qui était, paraît-il, assez ombrageux, ne supportait pas

la collaboration.

Et il habitait cette maison toute l'année, avec son domestique--un

unique domestique--le géant Tobie. Le fait était bien connu. On ne s'en

étonnait pas. Le génie a besoin d'isolement.

Derrière Loustalot, Gaspard Lalouette avait pénétré dans un étroit

vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux étages

supérieurs.

--Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous

serons mieux pour causer.

Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier étage.

Lalouette suivait, naturellement, et derrière Lalouette, venaient les

chiens.

Après le premier étage, on se mit à monter au second. Là, on s'arrêta,

car il n'y avait pas de troisième étage. Le salon du grand Loustalot

était sous les toits. Il en poussa la porte. C'était une pièce toute

nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un

guéridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrèrent,

toujours suivis des deux chiens.

--C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les

visiteurs--vous savez qu'il y en a qui ne se gênent point pour faire du

bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long

en large, à tort et à travers--les visiteurs, quand je les fais attendre

dans le grenier, ne me gênent point pendant que je travaille en bas dans

ma cave.

Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous

amène, mais je serais particulièrement heureux de vous faire plaisir.

J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...

--Moi, mon cher maître, je ne les lis jamais, mais Mme Lalouette les lit

pour moi. Comme ça je ne perds pas de temps et je suis au courant de

tout.

Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du

grand Loustalot présentait tout à coup un aspect inquiétant. Sa petite

personne si remuante, à l'instant même, s'était immobilisée sur sa

chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, naguère si

papillotants, étaient devenus tout à fait fixes, comme les yeux de

quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose.

En même temps, les deux chiens qui s'étaient placés de chaque côté de M.

Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules énormes, faisaient

entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens,

raconte-t-on, «hurlent à la mort».

Impressionné, effrayé même, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas

facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le

Loustalot écoutait toujours, loin, loin.

Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidité

automatique d'un jouet à ressort, il se jeta sur les chiens et les

frappa de ses petits poings jusqu'à ce qu'on ne les entendît plus.

Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui

parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus déplaisant.

--Alors!... dépêchez-vous!... je n'ai pas de temps à perdre!...

parlez!... Cette affaire de l'Académie est bien regrettable... ces trois

morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas?

Il faut espérer que ça ne va pas continuer!... car enfin, où

irions-nous, où irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul

des probabilités serait tout à fait insuffisant à expliquer une

quatrième mort naturelle... certainement si l'Académie française, dont

je m'honore de faire partie... si l'Académie existait depuis dix mille

années et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est

fini... Trois, c'est déjà bien beau! Il faut tout à fait se rassurer!...

Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous écoute!... Alors vous

avez expertisé l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu

cela... vous avez dit: «Euh! Euh!» Au fond, que croyez-vous?

Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:

--C'est très curieux, cette histoire de la chanson qui tue.

--N'est-ce pas? osa enfin «placer» M. Gaspard Lalouette qui, désormais

tout à son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne

le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher maître...

c'est à cause de cela que je suis venu vous trouver... à cause de

cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.

--Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de Mme

Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps à perdre que

vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout à fait ce que c'est que

votre secret de Toth!

--Ah! ce n'est pas le mien, hélas! sans quoi, je serais, paraît-il, le

maître de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il

consiste.

--Pardon, monsieur pardon, ne nous égarons pas! Est-ce qu'il y a un lien

quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?

--Sans doute, mon cher maître, sans quoi je ne vous en parlerais pas...

--Enfin, où voulez-vous en venir? Quel a été votre but en venant ici?

--De vous demander comme au plus savant, si un être qui connaît le

secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant

des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les

circonstances ont appelé, comme expert, à dire mon mot dans cette

lugubre histoire, c'est ceci--ceci pourquoi uniquement je suis venu vous

trouver--Martin Latouche peut-il avoir été assassiné? Maxime d'Aulnay

peut-il avoir été assassiné? Jehan Mortimar peut-il avoir été assassiné?

M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothèse qu'Ajax

et Achille rouvrirent leurs épouvantables gueules d'où il s'échappa,

plus lamentable encore que tout à l'heure, le ululement à la mort! En

face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de

quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand

petit Loustalot était tout pâle.

Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement

des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus

affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait été humain.

Mais c'était sans doute une illusion, car les chiens se turent à la fin

et ce qui aurait pu être un ululement humain se tut en même temps.

Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et

après avoir fait entendre une petite toux sèche:

--Bien sûr que non qu'ils n'ont pas été assassinés... Ça n'est pas

possible. N'est-ce pas! Ça n'est pas possible!... s'exclama M.

Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...

Le fauteuil hanté · 第 27 / 76 题