A quelques jours de là, à trois heures quinze de l'après-midi, un
voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le
ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or,
descendait d'un wagon de seconde classe à La Varenne-Saint-Hilaire.
Après s'être soigneusement enveloppé dans les plis de son
manteau-pèlerine--car on était au temps des gelées--et avoir conversé
quelques instants avec l'employé qui recevait les tickets, il prit la
grande avenue centrale qui aboutit à la Marne, traversa le pont qui
conduit à Chennevières et descendit à sa droite sur la rive.
Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait
de laisser derrière lui les dernières villas vides d'habitants depuis
l'été et se trouvait dans un espace absolument plat et désert. Une
grande nappe toute blanche des neiges récentes s'étendait à ses pieds,
et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes,
paraissait là-dessus comme un grand oiseau noir.
Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres
rendus presque invisibles par le grésil qui les faisait de la couleur du
ciel, fut cependant aperçu par notre voyageur qui, aussitôt, laissa
échapper, dans l'air sonore, quelques phrases de méchante humeur. Il se
plaignait que l'on fût assez «loufoque» pour habiter dans un pareil pays
en plein hiver. Cependant, il hâta le pas, mais il ne s'entendait pas
marcher, car ses pieds étaient revêtus de galoches en caoutchouc.
Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.
Il était environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La
propriété qu'ils abritaient était enclose de hauts murs. L'entrée était
défendue par une solide grille en fer.
Aussi loin que le regard s'étendait, on ne voyait point d'autre
habitation que celle-là.
A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna.
Aussitôt, deux chiens énormes, deux véritables molosses se ruèrent en
grondant sur l'homme, la gueule écumante. S'il n'y avait pas eu la
grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu à déplorer
un malheur.
L'homme recula, bien qu'il n'eût rien alors à craindre de la colère de
ces bêtes dévorantes.
Une voix terriblement gutturale commanda: «Ajax! Achille! A la niche!
Sales bêtes!» Et un géant parut.
Oh! c'était un géant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de
deux mètres de haut, peut-être même deux mètres cinquante, quand le
titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait
légèrement penché en avant, ses lourdes épaules courbées, selon une
attitude qui devait lui être coutumière. La tête était toute ronde, avec
de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait
le visage; la mâchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux
animaux dont les crocs grinçaient sur les barreaux. De ses poings
formidables, il accrocha les bêtes à l'encolure, leur fit lâcher prise
et les rejeta vaincues derrière lui.
Le visiteur eut un léger tremblement, oh! un rien! un frisson des
épaules! Évidemment, il ne faisait pas chaud!...
Et il murmura entre ses dents:
--On m'avait bien dit: «Prenez garde aux chiens», mais on ne m'avait pas
parlé du géant.
Le monstre--nous parlons du géant--avait collé son effarante face de
brute à la griffe:
--Ouzzguia?
Le visiteur devina que ceci voulait dire: «Qu'est-ce qu'il y a?...» Et
il répondit en se tenant à une distance respectueuse:
--Je voudrais parler à M. Loustalot.
--Ouzzivlez?
Évidemment, le visiteur était d'une bonne intelligence moyenne, car il
comprit encore que ceci signifiait: «Qu'est-ce que vous lui voulez?»
--Dites-lui que c'est pressé, que c'est pour l'affaire de l'Académie.
Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prête dans la poche de son
manteau. Le géant prit la carte et il s'éloigna en grondant dans la
direction d'un perron qui devait donner accès à la principale entrée de
l'habitation. Aussitôt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles
menaçants à la grille, mais cette fois, ils n'aboyèrent plus. Ils
considéraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux,
semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils étaient
séparés.
Le visiteur, impressionné, détourna la tête et fit quelques pas de long
en large.
--Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on
ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.
Il regarda l'heure à sa montre et il continua son monologue, comme s'il
espérait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui
l'empêcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure
solitaire.
--Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il paraît que je puis
attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reçoive...
Il ne se dérange pas pendant ses expériences... et quelquefois il vous
oublie... Tout est permis au grand Loustalot.
Ces quelques phrases nous permettront d'apprécier le joyeux étonnement
du voyageur quand il vit soudain venir à lui, non point le géant qui
avait disparu, mais le grand Loustalot lui-même...
Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle,
était petit, c'est-à-dire d'une taille au-dessous de la moyenne.
Nous savons qu'il était, en dehors de ses travaux, nonchalant et
distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre légère
et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'étaient là des
détails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, être connus
du visiteur, car celui-ci, que l'arrivée si rapide de M. Loustalot avait
déjà fort étonné, marqua, par son attitude, une véritable stupéfaction
en apercevant le grand petit savant qui se précipitait de toute la
vélocité de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces
mots:
--C'est vous, M. Gaspard Lalouette?
--Oui, maître... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard
Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre
mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes
occasions des manteaux à pèlerine et des chapeaux de feutre mou pour
ressembler autant que possible, à des héros de lettres bien connus,
comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils
Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littérature et il
était-il ne faut pas l'oublier--officier d'Académie.) La petite figure
toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors à la
grille, à peu près à la même hauteur que les gueules effrayantes des
deux molosses, et entre ces deux gueules. C'était un spectacle.
--Alors, c'est vous qui avez expertisé l'orgue de Barbarie? demanda le
grand Loustalot, dont les petits yeux, à l'ordinaire si voilés, quand
ils étaient partis pour quelque scientifique insoupçonnable rêve,
étaient soudain devenus vivants, papillotants, perçants.
--Oui, maître, c'est moi!
Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glacé.
--Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...
Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous
intérieurs qui fermaient la griffe...
«Entrez!» était facile à dire... quand on était l'ami d'Ajax et
d'Achille. Les chiens aussitôt la porte ouverte avaient bondi, et le
pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernière heure venue, mais un
clappement de la langue de M. Loustalot avait arrêté net les deux
cerbères dans leur élan...
--N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des
agneaux.
En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en léchant
les mains de leur maître.
M. Gaspard Lalouette, héroïquement; entra. Loustalot, aussitôt, lui fit
les honneurs. Il le précéda, après avoir refermé la griffe. Les deux
chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur
qu'un faux mouvement n'invitât les bêtes à quelque jeu irréparable. On
monta les degrés du perron.
La maison de M. Loustalot était une belle et grande maison des champs,
solide, confortable, construite en brique et pierre meulière. Elle était
tout entourée, dans le jardin et la cour de petits bâtiments qui
devaient être certainement consacrés aux travaux immenses du grand
Loustalot, travaux qui révolutionnaient la chimie, la physique, la
médecine, et généralement toutes les fausses théories placées par
l'ignorance routinière des hommes à l'origine de ce que nous appelons,
dans notre orgueil: la science.
Une particularité du grand Loustalot était qu'il travaillait tout seul.
Son caractère, qui était, paraît-il, assez ombrageux, ne supportait pas
la collaboration.
Et il habitait cette maison toute l'année, avec son domestique--un
unique domestique--le géant Tobie. Le fait était bien connu. On ne s'en
étonnait pas. Le génie a besoin d'isolement.
Derrière Loustalot, Gaspard Lalouette avait pénétré dans un étroit
vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux étages
supérieurs.
--Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous
serons mieux pour causer.
Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier étage.
Lalouette suivait, naturellement, et derrière Lalouette, venaient les
chiens.
Après le premier étage, on se mit à monter au second. Là, on s'arrêta,
car il n'y avait pas de troisième étage. Le salon du grand Loustalot
était sous les toits. Il en poussa la porte. C'était une pièce toute
nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un
guéridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrèrent,
toujours suivis des deux chiens.
--C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les
visiteurs--vous savez qu'il y en a qui ne se gênent point pour faire du
bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long
en large, à tort et à travers--les visiteurs, quand je les fais attendre
dans le grenier, ne me gênent point pendant que je travaille en bas dans
ma cave.
Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous
amène, mais je serais particulièrement heureux de vous faire plaisir.
J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...
--Moi, mon cher maître, je ne les lis jamais, mais Mme Lalouette les lit
pour moi. Comme ça je ne perds pas de temps et je suis au courant de
tout.
Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du
grand Loustalot présentait tout à coup un aspect inquiétant. Sa petite
personne si remuante, à l'instant même, s'était immobilisée sur sa
chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, naguère si
papillotants, étaient devenus tout à fait fixes, comme les yeux de
quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose.
En même temps, les deux chiens qui s'étaient placés de chaque côté de M.
Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules énormes, faisaient
entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens,
raconte-t-on, «hurlent à la mort».
Impressionné, effrayé même, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas
facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le
Loustalot écoutait toujours, loin, loin.
Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidité
automatique d'un jouet à ressort, il se jeta sur les chiens et les
frappa de ses petits poings jusqu'à ce qu'on ne les entendît plus.
Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui
parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus déplaisant.
--Alors!... dépêchez-vous!... je n'ai pas de temps à perdre!...
parlez!... Cette affaire de l'Académie est bien regrettable... ces trois
morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas?
Il faut espérer que ça ne va pas continuer!... car enfin, où
irions-nous, où irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul
des probabilités serait tout à fait insuffisant à expliquer une
quatrième mort naturelle... certainement si l'Académie française, dont
je m'honore de faire partie... si l'Académie existait depuis dix mille
années et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est
fini... Trois, c'est déjà bien beau! Il faut tout à fait se rassurer!...
Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous écoute!... Alors vous
avez expertisé l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu
cela... vous avez dit: «Euh! Euh!» Au fond, que croyez-vous?
Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:
--C'est très curieux, cette histoire de la chanson qui tue.
--N'est-ce pas? osa enfin «placer» M. Gaspard Lalouette qui, désormais
tout à son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne
le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher maître...
c'est à cause de cela que je suis venu vous trouver... à cause de
cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.
--Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de Mme
Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps à perdre que
vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout à fait ce que c'est que
votre secret de Toth!
--Ah! ce n'est pas le mien, hélas! sans quoi, je serais, paraît-il, le
maître de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il
consiste.
--Pardon, monsieur pardon, ne nous égarons pas! Est-ce qu'il y a un lien
quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?
--Sans doute, mon cher maître, sans quoi je ne vous en parlerais pas...
--Enfin, où voulez-vous en venir? Quel a été votre but en venant ici?
--De vous demander comme au plus savant, si un être qui connaît le
secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant
des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les
circonstances ont appelé, comme expert, à dire mon mot dans cette
lugubre histoire, c'est ceci--ceci pourquoi uniquement je suis venu vous
trouver--Martin Latouche peut-il avoir été assassiné? Maxime d'Aulnay
peut-il avoir été assassiné? Jehan Mortimar peut-il avoir été assassiné?
M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothèse qu'Ajax
et Achille rouvrirent leurs épouvantables gueules d'où il s'échappa,
plus lamentable encore que tout à l'heure, le ululement à la mort! En
face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de
quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand
petit Loustalot était tout pâle.
Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement
des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus
affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait été humain.
Mais c'était sans doute une illusion, car les chiens se turent à la fin
et ce qui aurait pu être un ululement humain se tut en même temps.
Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et
après avoir fait entendre une petite toux sèche:
--Bien sûr que non qu'ils n'ont pas été assassinés... Ça n'est pas
possible. N'est-ce pas! Ça n'est pas possible!... s'exclama M.
Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...