M. Patard se leva tout droit.

--Conduisez-moi, madame, auprès de votre maître.

La Babette sursauta:

--Alors, c'est bien fini? implora-t-elle.

--Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secrétaire

perpétuel.

--Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez élu de votre Académie...

il en est... et il dira des compliments à votre Mgr d'Abbeville?

--Mais oui, madame.

--Et il fera son compliment... devant tout le monde?

--Certainement.

--Comme les deux autres.

--Comme les deux autres?... Il le faut bien!

Mais ici la voix de M. le secrétaire perpétuel n'était plus rude du

tout... Elle tremblait même un peu.

--Eh bien, vous êtes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec

un grand signe de croix, et elle continua:

--...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai

malgré lui... malgré ce que j'ai juré... Monsieur le Perpétuel,

asseyez-vous... je vais tout vous dire.

Et elle se jeta à genoux sur le carreau.

--J'ai juré sur mon salut, et je manque à mon serment... Mais le bon

Dieu qui lit dans mon coeur me pardonnera. Voilà exactement ce qui est

arrivé...

M. Patard écoutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le

volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux était revenu et

qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose

au-dessus de la tête de M. Patard, vers le premier étage de la maison.

M. Patard tressaillit. Toutefois, il resta assez maître de lui pour ne

point révéler, par quelque mouvement brusque, à la Babette ce qui se

passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son récit.

A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir.

Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme

à confesse... pour être plus tôt débarrassée du poids qui pesait sur sa

conscience.

--Il est donc arrivé que deux jours après que vous n'avez pas voulu de

mon maître à votre Académie (car à ce moment-là, vous n'en avez pas

voulu, et vous avez pris à sa place un M. Mortimar comme vous avez pris

après le M. d'Aulnay), eh bien, un après-midi que je devais m'absenter

et où j'étais restée cependant à ma cuisine, sans que M. Latouche en

sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouvé tout seul le chemin

de l'escalier pour monter chez mon maître, et qui s'est enfermé avec

lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur

que je ne connaissais pas non plus, est arrivé à son tour... et il est

monté comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on

l'aperçoive... et je l'ai entendu frapper à la porte de la bibliothèque

qui a été ouverte tout de suite, et, maintenant, ils étaient trois dans

la bibliothèque: M. Latouche et les deux inconnus.

«... Une heure, deux heures se sont passées comme ça... La bibliothèque

est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'étonnait le plus, c'est

que je ne les entendais même pas marcher... On n'entendait rien de

rien... Ça m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M.

Latouche ne m'avait point parlé de ces visites-là... Je suis montée à

mon tour, et j'ai collé mon oreille à la porte de la bibliothèque. On

n'entendait rien... Ma foi, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu... j'ai

ouvert la porte... il n'y avait personne là-dedans... Comme il n'y a

qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la bibliothèque,

en dehors de la porte d'entrée, je suis allée à cette porte-là; mais

j'étais plus étonnée, en y allant, que de tout le reste... car jamais,

jamais je ne suis entrée dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais

mon maître n'y a reçu personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme;

c'est là qu'il écrit, et pour être sûr de n'être pas dérangé, quand il

est là-dedans... c'est comme s'il était dans un tombeau. Souvent, il m'a

cédé sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais

jamais il ne m'a cédé là-dessus. Il avait fait faire une clef spéciale,

et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit

bureau. Là-dedans, il faisait son ménage lui-même. Il me disait: «Ce

coin-là est à moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et

nettoyer.» Et voilà qu'il était enfermé là-dedans avec deux hommes que

je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam...

«Alors, j'ai écouté... j'ai essayé, à travers la porte, de comprendre ce

qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait très bas et

j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y

avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout à coup, mon

maître, élevant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement:

«Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!»

Ça, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai

entendu...

«J'en étais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux

inconnus se sont jetés sur moi... «Ne lui faites pas de mal! s'est écrié

M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau...

J'en réponds comme de moi-même!» Et il est venu à moi et m'a dit:

«Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas

entendu!»

«Mais tu vas te mettre à genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne

parleras jamais à âme qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que

tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs

venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.»

Je regardais mon maître. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille.

Lui ordinairement si doux--j'en fais ce que je veux--la colère l'avait

transformé. Il en tremblait! Les deux inconnus étaient penchés au-dessus

de moi avec des figures de menaces. Je suis tombée à genoux, et j'ai

juré tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un après

l'autre, en regardant dans la rue avec précaution... J'étais redescendue

plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'éloigner,

quand j'ai aperçu... justement... pour la première fois... le

vielleux!... Il était debout, comme tout à l'heure, sous le réverbère...

J'ai fait le signe de la croix... le malheur était sur la maison.»

M. le secrétaire perpétuel, tout en écoutant de toutes ses oreilles la

vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il

n'avait pas été peu impressionné de le voir faire, au-dessus de sa

boîte, des signes mystérieux... enfin, une fois encore, la boîte qui

marche s'était évanouie dans la nuit.

La Babette s'était relevée.

--J'ai fini, répéta-t-elle. Le malheur était sur la maison.

--Et ces hommes, demanda M. Patard, que le récit de la gouvernante

inquiétait au-delà de toute expression... Ces hommes, vous les avez

revus?

--Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perpétuel, parce

qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M.

Mortimar.

Le fauteuil hanté · 第 17 / 76 题