M. Hippolyte Patard ne sortait jamais après son dîner. Il ne savait pas
ce que c'était que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il
avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'était très
dangereux. Quand il rêvait de Paris, la nuit, il apercevait des rues
sombres et tortueuses qu'éclairait çà et là une lanterne, et que
traversaient des ombres louches, à l'affût des bourgeois, comme au temps
de Louis XV. Or comme M. le secrétaire perpétuel continuait d'habiter au
vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe
littéraire, qu'aucune situation académique n'avaient pu lui faire
quitter M. Hippolyte Patard, cette nuit-là où il se rendit à la
silencieuse place Dauphine par d'antiques rues étroites, les quais
déserts, et l'inquiétant Pont-Neuf, ne trouva aucune différence entre
son imagination et la lugubre réalité.
Aussi avait-il peur.
Avait-il peur des voleurs...
Et des journalistes... surtout.
Il tremblait à l'idée que quelque gazetier le surprît, lui, M. le
secrétaire perpétuel, faisant une démarche nocturne chez le nouvel
académicien, Martin Latouche.
Mais il avait préféré, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre
propice à l'éclat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard
se dérangeait moins, cette nuit-là, pour annoncer officiellement, malgré
tous les usages, à Martin Latouche, qu'il était élu (événement, du
reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de
Martin Latouche lui-même s'il était vrai qu'il eût déclaré qu'il ne
s'était pas «représenté», et qu'il refusait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.
Car telle était la version des journaux du soir.
Si elle était exacte, la situation de l'Académie française devenait
terrible... et ridicule.
M. Hippolyte Patard n'avait pas hésité. Ayant lu l'affreuse nouvelle
après son dîner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son
parapluie, et il était descendu dans la rue...
Dans la rue toute noire...
Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de
Martin Latouche dont il avait soulevé le marteau.
Le marteau avait frappé, mais la porte ne s'était pas ouverte...
Et il sembla bien à M. le secrétaire perpétuel qu'il avait aperçu sur sa
gauche, à la lueur vacillante d'un réverbère, une ombre bizarre,
étonnante, inexplicable.
Certainement, il avait vu comme une boîte qui marchait.
C'était une boîte carrée qui avait de petites jambes et qui s'était
enfuie dans la nuit, sans bruit.
Au-dessus de la boîte, M. Patard n'avait rien vu, rien distingué. Une
boîte qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secrétaire perpétuel
frappa du marteau sur la porte, avec frénésie.
Et c'est à peine s'il osa jeter un nouveau coup d'oeil du côté où
s'était produite cette étrange apparition.
Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'éclairer dans la porte vétuste
de l'immeuble habité par Martin Latouche. Un jet de lumière vint frapper
en plein, le visage effaré de M. le secrétaire perpétuel.
--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude.
--C'est moi, M. Hippolyte Patard.
--Patard?
--Secrétaire perpétuel... Académie...
A ce mot «Académie» le judas se referma avec fracas, et M. le secrétaire
perpétuel se trouva à nouveau isolé sur la silencieuse place.
Puis, tout à coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de
la boîte qui marche.
La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du délégué
extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire, à la
louange de M. Hippolyte Patard, que l'émotion à laquelle il était prêt à
succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision
inouïe de la boîte qui marche, et de la peur des voleurs, que de
l'affront que l'Académie française tout entière venait de subir dans la
personne de son secrétaire perpétuel.
La boîte, aussitôt apparue, avait redisparu.
Défaillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues.
Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhaussés, à
escaliers, ses façades mornes, trouées de fenêtres immenses, dont les
carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air
les vastes pièces abandonnées depuis des années sans nombre.
Les yeux éplorés de M. Hippolyte Patard fixèrent un moment, par-delà les
toits aigus, la voûte céleste où glissaient les nuées lourdes, et puis
redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui
s'étend devant le Palais de Justice éclairé par un bref rayon de lune,
la boîte qui marche.
A la vérité, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du
côté de l'Horloge.
Et c'était diabolique!
Le pauvre homme toucha désespérément, des deux mains, le manche en bois
de son parapluie.
Et soudain, il sursauta.
Quelque chose venait d'éclater derrière lui...
Une voix de colère...
«C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de
ces volées...»
M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force,
incapable de pousser un cri... Une espèce de bâton, quelque manche à
balai, tournoyait au-dessus de sa tête.
Il ferma les yeux, prêt au trépas, offrant sa mort à l'Académie.
Et il les rouvrit, étonné d'être encore en vie. Le manche à balai
toujours tournoyant, au-dessus d'une envolée de jupes, s'éloignait,
accompagné d'un bruit précipité de galoches qui claquaient sur les
trottoirs.
Ce balai, ces cris, ces menaces n'étaient donc point pour lui; il
respira.
Mais d'où était sortie cette nouvelle apparition?
M. Patard se retourna. La porte derrière lui était entrouverte. Il la
poussa et entra dans un corridor qui le conduisit à une cour où s'était
donné rendez-vous toute la bise d'hiver.
Il était chez Martin Latouche.
M. le secrétaire perpétuel s'était documenté. Il savait que Martin
Latouche était un vieux garçon, qui n'aimait au monde que la musique, et
qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas;
cette gouvernante était fort tyrannique, et elle avait la réputation de
mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui était dévouée plus qu'on ne
saurait dire et, quand il avait été bien sage, elle le cajolait en
revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce dévouement avec
la résignation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des
épreuves de ce genre et cela ne l'a pas empêché d'écrire La Nouvelle
Héloïse. Martin Latouche, malgré la haine de Babette pour la mélodie et
les instruments à vent, n'en avait pas moins rédigé fort correctement,
en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les
plus hautes récompenses à l'Académie française.
M. Hippolyte Patard s'arrêta dans le couloir, à l'entrée de la cour,
persuadé qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette.
Il pensait bien qu'elle allait revenir.
C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de
réveiller peut-être des locataires irascibles, et ne se risquant point
dans la cour, de peur de se rompre le cou.
La patience de M. le secrétaire perpétuel devait être récompensée. Les
galoches claquèrent à nouveau, et la porte d'entrée fut refermée
bruyamment.
Et aussitôt une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur.
--Qui est là?
--C'est moi, Hippolyte Patard... Académie, secrétaire perpétuel... fit
une voix tremblante... ô Richelieu!...
--Qu'est-ce que vous voulez?
--M. Martin Latouche...
--Il n'est pas là... mais entrez tout de même... j'ai quelque chose à
vous dire...
Et M. Hippolyte Patard fut poussé dans une pièce dont la porte s'ouvrait
sous la voûte.
Le pauvre secrétaire perpétuel s'aperçut alors, à la lueur d'un quinquet
qui brûlait sur une table grossière en bois blanc et qui éclairait,
contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer
dans l'office.
La porte avait claqué derrière lui.
Et, devant lui, il voyait un ventre énorme recouvert d'un tablier à
carreaux, et deux poings appuyés sur deux formidables hanches. L'un de
ces poings tenait toujours le manche à balai.
Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M.
Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait:
--Vous voulez donc le tuer?
Et ceci était dit avec un accent particulier à l'Aveyron, car Babette
était de Rodez comme Martin Latouche.