Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le
méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr
d'Abbeville étaient morts!...
Ah! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil
hanté! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et
il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque; et,
en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette:
cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les
âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car,
en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans
une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: «Eh bien, et le Fauteuil
hanté!» L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux
morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout
au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr
d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait
beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on était
persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance
du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, après
son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de
regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des
paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès
subits. En sortant pour la dernière fois du club des «Pneumatiques»
(ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la
belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du
fauteuil de l'éminent prélat: «Malheur à ceux qui auront voulu asseoir
avant moi!» En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du
tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts
immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à
un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.
Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il
ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M.
d'Aulnay.
L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux
gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis
ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout
encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture
funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'il salua au passage,
puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de
tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils
symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la
figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.
M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du
Dictionnaire.
Elle était encore déserte.
Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habituelle, y
déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était
facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et
dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.
Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en
velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des
tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels
étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.
Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y
attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms
illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de
Richelieu. Il souleva sa toque.
--Bonjour, grand homme! fit-il.
Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en
face de lui, un fauteuil.
C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses
quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans
ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et
nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.
Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay,
qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des
séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume
des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est
là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.
Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.
Il dit tout haut:--Le Fauteuil hanté!
Et il haussa les épaules.
Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision:
--Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.
Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.
--Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte
Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de
Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté!
Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...
Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit:
--Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop bête!... On ne doit pas
attacher d'importance à des bêtises pareilles.
Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en
passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.
Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière
lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier
comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie
de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants
du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce
n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres
distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le
lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez
lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années,
l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de
l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.
A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait
autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes
cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à
transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce
jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire
perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui
apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la
veille; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus
que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé,
à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que
Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.
--Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'écria M. Hippolyte
Patard en levant ses mains au ciel.
--Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande
bonhomie le grand Loustalot.
--Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est
donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante
nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort!
--Dieu ait son âme! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la
foi de son enfance.
--Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son
discours!...
--Eh bien tant mieux! déclara le savant, le plus sérieusement du monde.
Voilà une bien belle mort!
Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta:
--C'est pour cela que vous m'avez dérangé?
M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent,
consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot,
que l'illustre savant pensait déjà à autre chose; ils n'insistèrent pas
et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du
papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se
dire: «Là, maintenant, il va rester tranquille!» Puis, se retirant dans
l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le
chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour
déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se
défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la
veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de
Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours
plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait
de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs
ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.
Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de
Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M.
Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait
avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le
secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi
exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.