II. Une séance dans la salle du Dictionnaire

Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte

Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le

concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le

secrétaire perpétuel et lui dit:

--Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire

perpétuel, personne n'est encore arrivé.

M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des

mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un

mot au digne homme.

Celui-ci s'en étonna.

--Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.

Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire!

Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.

Le concierge eut le tort d'ajouter:

--Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de

L'Époque sur le Fauteuil hanté?

M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit

vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant,

charmant, que tout le monde à l'Académie appelait «mon bon ami» excepté

les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour

eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M.

Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un

citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors

M. Hippolyte Patard: «Monsieur le secrétaire perpétuel», gros comme le

bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard

aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir,

l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands

triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les

marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où

quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine

institution, il les marquait du Patard citron.

Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle

couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique

cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil

hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.

--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un

fauteuil hanté! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas

de journalistes! A bon entendeur salut!

Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.

Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté!

mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des

semaines! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si

près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas

probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un

sujet aussi passionnant!

Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta

pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé

voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable

coïncidence? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela

était bien naturel.

Et Maxime d'Aulnay, impressionné par la fin tragique de son prédécesseur

et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux

pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient

accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et

cela n'était pas moins naturel.

M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se

dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le

pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.

«Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture

d'un anévrisme? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de

mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à

l'Académie française!...» Il ajouta:

«Il suffit pour cela d'être académicien!» Ayant dit, il s'arrêta pensif,

sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le

secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout

Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme

l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son

parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois

protège contre le mauvais sort.

Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans

s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit

tout haut:

--Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais

tous les imbéciles s'y laissent prendre! ces deux lettres signées des

initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste

d'Eliphas! Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut

dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui

semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur

l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg

de La Nox!

Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française!...

Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se

faisait appeler: Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque

sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir

dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!...

Oui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé

et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de

l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envoûteur!

un nécromancien!

Et ça avait voulu être de l'Académie!

Le fauteuil hanté · 第 7 / 76 题