Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly.
Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut
me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de
Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade
n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le
lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive
gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien
sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si
près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans
les rues.
J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il
avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes
recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre
leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait
point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.
Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande
impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins
grande et non moins irritante.
Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant
facilement explicables, malgré leur contradiction apparente.
Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour
rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment
où il faudrait se prononcer et agir.
Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris
parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer
d'eux.
Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille?
Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps
de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais
acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait
Marseille et le Midi.
Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le
temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux
dépêches transmises par les préfets.
Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si
courageusement par le Président de la République, avaient été
accueillies à Marseille avec enthousiasme.
Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait
savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var,
on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était
exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine
agitation «parmi les bandits et les socialistes.»
Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté
officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au
boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin.
Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui
s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être
pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout
contrôle.
«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier
sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la
gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes
maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et
des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés.
Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins
atteints par les coups de feu de la troupe.»
Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le
malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous
avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était
«une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles,
les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et
nécessaires.»
Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par
les scrupules, on est bien fort pour mentir.
L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les
coups de fusil tirés sur les lanciers.
Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en
arrivant à Marseille.
Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est
briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis
dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu
une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai
plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes
espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je
prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour
vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et
je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à
l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a
plus son sabre en main?
Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour
le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me
recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et
non plus en veste d'uniforme?
Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à
ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est
l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non
le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas
prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles
espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le
temps qui court, la belle dot et la riche position!
Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe
vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage.
Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me
rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que
cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient
levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait
commencé.
Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté
par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable.
La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme
unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille?
A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le
département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les
communes rurales.
A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je
descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts.
On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris,
et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur
l'état du pays.
Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous
dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et
d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des
bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département.
A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une
fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda la
_Marseillaise_, chantée par trois ou quatre cents voix.
Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue
l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on
fondait des balles devant les corps de garde.
A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans
le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de
clochers en clochers.
Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village,
nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui
campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule
bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse,
des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes.
C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire
qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement
ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de
l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par
la boisson.
On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien,
si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.
A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie
qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient
d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés.
Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui
suivaient difficilement.
Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et
ressemblait même terriblement à une levée en masse.
Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété
toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours
en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient
contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes;
selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des
campagnes et d'un grand nombre de villes.
Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille
n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé.
A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter
ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient
Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit,
depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était
un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et
ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos
relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de
parole régnât entre nous.
Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit
de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des
exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant
au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et
de l'humanité.
Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils
m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier
jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants
et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette
agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu
besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points
stratégiques.
--Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil
attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous
avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera
sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant
contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de
lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout
le monde, il tombera sous le mépris général.
--C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte
une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui,
quand même ce serait mon frère.
--S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.
Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens,
avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments.
En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il
m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui
aussitôt mon retour, sans perdre une minute.
Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de
cette insistance, je courus chez le colonel.