XXXI

--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le

collet de mon paletot.

--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.

--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la

crosse de son fusil.

En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant

cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur

ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.

--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.

--Un bourgeois qui s'est sauvé.

--C'est bon, emmenez-le.

Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais

nullement rassuré.

--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.

Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner

me répondre.

--Allons, marche, dit le caporal.

Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient

en avant.

Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux

brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En

me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le

dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup

de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à

terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui

restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu

solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes

terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.

Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui

m'ajustaient et s'approcha de moi.

Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec

nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par

le collet comme son caporal, il me tendit la main.

--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?

Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de

baïonnettes menaçantes.

--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.

Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières;

mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en

grognant.

--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces

gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...

partie par malheur.

--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.

--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?

--Justement.

--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un

jour comme aujourd'hui?

--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.

--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres

soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement

ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.

Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.

--L'armée en est là, dis-je accablé.

--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la

bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant

ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant

de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en

congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera

peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis

pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la

guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est

un loup pour l'homme!

--Vous avez eu un engagement sanglant?

--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car

la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si

bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans

commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un

quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien,

pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni

supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la

gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son

sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des

victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses

dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la

mémoire des faits.

Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce

quartier isolé et je lui racontai mes recherches.

Il secoua la tête avec découragement.

--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?

Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:

--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.

C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez

échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent

pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux

qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues

font ce qu'ils veulent.

Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à

circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger

pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une

considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de

la Douane.

--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant

que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.

Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on

ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs

appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.

Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui

montaient la garde le pistolet au poing.

Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour

desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait

fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la

planche.

Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs

contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que

les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le

silence qui régnait dans les rues.

Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes

bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les

vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance

ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je

n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus

quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon

laissez-passer.

--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit,

nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.

--Ne puis-je pas les voir?

--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est

pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.

--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de

celui que je viens délivrer?

--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.

Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un

vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous

venaient quatre hommes de garde.

--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il

y en a un qui veut sortir, foncez dessus.

Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla

au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits,

mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.

--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de

Planfoy.

Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités

à la porte.

--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant

un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il

était difficile de distinguer les voix et les cris.

--Taisez-vous donc! cria le sergent.

Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon

tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me

sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement

humain.

--Le voilà! cria une voix.

Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la

lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.

--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me

retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.

La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on

n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»

--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.

Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par

les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché

M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une

balle.

En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a

souffert depuis deux jours.

--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les

empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal

m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la

caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme

combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez

moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais

envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire

relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette

demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.

Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions

sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je

déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,

trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux

mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.

--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.

--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui

m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le

sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On

prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à

la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention

délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un

grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche

qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés.

A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après

quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui

m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait

ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la

barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et

l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop

clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien

m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la

salle d'où tu viens de me tirer.

Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à

madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.

Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien

s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.

--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.

J'eus ma part des embrassements.

Clotilde Martory · 第 34 / 65 题