--Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le
collet de mon paletot.
--Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.
--Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la
crosse de son fusil.
En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant
cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur
ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.
--Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.
--Un bourgeois qui s'est sauvé.
--C'est bon, emmenez-le.
Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais
nullement rassuré.
--Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.
Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner
me répondre.
--Allons, marche, dit le caporal.
Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient
en avant.
Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux
brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En
me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le
dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à
terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui
restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu
solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.
Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui
m'ajustaient et s'approcha de moi.
Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec
nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par
le collet comme son caporal, il me tendit la main.
--Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?
Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de
baïonnettes menaçantes.
--C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.
Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières;
mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en
grognant.
--Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces
gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle...
partie par malheur.
--Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.
--C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?
--Justement.
--Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un
jour comme aujourd'hui?
--Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.
--Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres
soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement
ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.
Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.
--L'armée en est là, dis-je accablé.
--Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la
bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant
ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant
de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en
congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera
peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis
pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la
guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est
un loup pour l'homme!
--Vous avez eu un engagement sanglant?
--Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car
la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si
bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans
commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un
quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien,
pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni
supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la
gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son
sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des
victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses
dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la
mémoire des faits.
Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce
quartier isolé et je lui racontai mes recherches.
Il secoua la tête avec découragement.
--Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?
Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:
--Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il.
C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez
échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent
pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux
qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues
font ce qu'ils veulent.
Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à
circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger
pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une
considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de
la Douane.
--Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant
que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.
Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on
ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs
appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.
Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui
montaient la garde le pistolet au poing.
Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour
desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait
fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la
planche.
Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs
contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que
les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
silence qui régnait dans les rues.
Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes
bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les
vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance
ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus
quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon
laissez-passer.
--Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit,
nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.
--Ne puis-je pas les voir?
--Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est
pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.
--Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de
celui que je viens délivrer?
--Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.
Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un
vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous
venaient quatre hommes de garde.
--Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il
y en a un qui veut sortir, foncez dessus.
Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla
au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits,
mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.
--Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de
Planfoy.
Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités
à la porte.
--Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant
un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il
était difficile de distinguer les voix et les cris.
--Taisez-vous donc! cria le sergent.
Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon
tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me
sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement
humain.
--Le voilà! cria une voix.
Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la
lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.
--Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me
retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.
La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on
n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»
--Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.
Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par
les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché
M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une
balle.
En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a
souffert depuis deux jours.
--Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les
empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal
m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la
caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme
combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez
moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais
envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire
relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette
demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez.
Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions
sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je
déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis,
trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux
mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.
--Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.
--Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui
m'attendait.--«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le
sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On
prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à
la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention
délicate.--«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un
grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche
qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés.
A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après
quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui
m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.--«Qu'est-ce qu'il a fait
ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.--Pris sur la
barricade.--C'est bon.--Au mur? demanda le sergent.--Sans doute.» Et
l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop
clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien
m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la
salle d'où tu viens de me tirer.
Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à
madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.
Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien
s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.
--C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.
J'eus ma part des embrassements.