Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à
la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se
font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto,
quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant
donné l'état des routes.
Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en
organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui
est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie,
au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.
Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable.
Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments
chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une
vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais
d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de
lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions,
et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent
sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.
Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine,
la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation,
résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante
de l'esprit chinois.
[Illustration: Le Temple du Ciel.]
Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de
soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en
principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des
salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune
desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une
cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze
quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite,
des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir,
croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin
de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous
empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un
peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans
en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une
seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable
façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des
cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe
qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez
attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout
d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on
l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un
système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans
une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais
bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous
a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette
porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de
l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois
qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si
vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement
de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le
pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu,
depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose
bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse
et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils,
un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le
prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il
marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse,
il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous
remercie.
Quelle leçon pour nos cochers!
Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il
en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on
vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure
de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas
pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps
que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les
étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.
[Illustration: La barrière du Temple jaune.]
Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en
théorie, 100 _cents_--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous
voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et
on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants
parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien
(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce
misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle
de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de
l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette
merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa
récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que
les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par
d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats
étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser!
Quelle est la nation qui produit de tels monstres?