14 juin 1912.

On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et

distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze

ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y

sont restés.

Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus

avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer

Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon

par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre

conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques

épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec

lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont

d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé.

C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.

Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de

Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est

un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des

Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès

des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les

difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les

gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si

compliquées entre Chinois et Européens.

[Illustration: L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril

1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.]

Le général Munthe est fort occupé.

Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.

Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à

lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les

portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses

relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore

officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans

ses démarches par cet homme si obligeant.

[Illustration: Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans,

fils de M. Barraud.]

Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise,

la _sinite_, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont

devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son

genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets

d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire,

des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare,

le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la

pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur

sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent

admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort

difficilement acquis.

Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands

en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix

de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs

passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art

tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les

Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent

beaucoup et qu'ils apprécient fort.

Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce.

Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien

française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils

se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des

Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.

L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes

Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise,

qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture

littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.

Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si

différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si

voisin pourtant de Paris.

M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle

assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au

milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il

entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud

(5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il

parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère;

son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de

l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une

expression courante un peu obscure.

La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite

surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au

tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales,

faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à

cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne

pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous

apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de

massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une

angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au

revolver.

Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils

ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents

terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain

petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de

l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les

Chinois, un malheur est vite arrivé.

[Illustration: Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.]

Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de

Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de

mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été

prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les

légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et

approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et

attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à

Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans

fil» de la légation d'Italie.

[Illustration: Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.]

L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 · 第 22 / 32 题