1er juin.
Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une
sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les
nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le
curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et
angoissant qui ne peut échapper à personne.
Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je
puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un
peu partout.
Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment.
Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc.
Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait
bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à
un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au
sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la
faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.
Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier
exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les
gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui
sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais
il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous
ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous
présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires
intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement
xénophobe certain et très violent (2).
[Note 2: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante
de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont,
en Chine, des intérêts communs liés au maintien du _statu quo_,
Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à
leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se
défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé
entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais
ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de
conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison,
conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque
Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus
grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait
prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire
du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il
insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le
groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un
terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six
puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la
situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à
ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.]
Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des
puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.
Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou
et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui
commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en
quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu,
surtout, la chance de réussir. Les _Jeunes Chinois_ sont peu nombreux,
audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très
forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car
l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux
qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite
par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme
de juste, car tout augmente, ici aussi.
La révolution s'est faite au cri de: _Plus d'impôts!_ La République a
pour devise: _Beaucoup plus d'impôts_. Le mot _plus_ a deux
significations contraires en chinois comme en français.
Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas,
les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont
s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont
prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.
Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle
(toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.
Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les
résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le
dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.
Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.
[Illustration: LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre
des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).]