Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous
avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les
poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a
pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle
jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de
meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les
créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est
sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.
Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on
s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers,
éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles
l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et
elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés
actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point
serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son
éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments,
enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position
d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a
été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.
Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points
stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur
aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à
seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.
Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est
très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier
peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le _tennis ground_
est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de
terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs
contre les balles d'assaillants éventuels.
En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande
et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant.
Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les
soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est
tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.
Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne
manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments
et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne
école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres
curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en
maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous
les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous
ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse
surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.
L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en
restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les
relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes
et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le
numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent
assez fréquemment l'une ou l'autre nation.
Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe
française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin;
cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.