_TABLEAU DE PARIS._
En ce tems-là; un soir d'automne, un vieillard penseur se trouvoit
assis sur le penchant d'une colline qui dominoit la capitale d'un
grand empire. La nuit vint. Le calme, dont il étoit environné, lui
permit de prêter l'oreille au bruit confus qui s'élevoit du sein de
la ville voisine, semblable au murmure sourd des eaux de la mer.
Que font-ils, au milieu de ces amas de pierres, s'écria alors le bon
vieillard, que font-ils les enfans des hommes? Sous ce dôme, des
prêtres sans pudeur psalmodient le nom d'un Dieu, dont ils ne
démentent que trop la providence par leur conduite. Plus loin, un
troupeau de femmes cloîtrées, semblables à un bercail où s'est glissé
le loup ravisseur, chantent des hymnes pieuses, sans les comprendre,
tandis que leur imagination, souillée par leurs extâses, rêve un
bonheur dont elles regrettent l'indiscret sacrifice. Plus loin,
enfermé dans son cabinet solitaire, un publicain, d'un trait de plume,
affame toute une province dont il a acheté la dépouille au prix de son
honneur. Sa femme, loin de lui, parée pour le crime, va provoquer la
vieillesse lascive d'un homme d'État. Chacune de son côté, ses filles
marchent sur les pas de leur mere. Quel est ce cri perçant? C'est
celui d'un vieillard pauvre, & n'ayant d'appui que son bâton. Son
fils, qui le méconnoît, frédonne dans un char rapide, traîné par des
coursiers fougueux; & dans un carrefour le char du fils, qui frédonne
une arriette, passe sur le corps de son pere renversé. À l'écart,
entre quatre murailles nues, une famille entiere s'exhorte à la mort,
puisque des voisins riches & sans pitié lui refusent le premier
soutien de la vie. Dans cette salle, des marchands s'accusent
tour-à-tour d'infidélité dans leur commerce, & tous ont raison. Mais
le plus pauvre payera les dépens. Ces soupirs étouffés qui percent
avec peine les noirs cachots de cette prison d'État, m'annoncent les
martyrs de la véracité. Ils ont fait retomber sur eux les chaînes du
pouvoir arbitraire qu'ils avoient voulu secouer & rompre, en faveur de
leur compatriotes. Quelle foible lueur brille à l'extrêmité de la
ville? C'est la lampe d'un sage. Il veille aux portes du crime. Il
s'est approché de la demeure du vice, pour le démasquer & pour le
peindre. Semblable à l'abeille laborieuse, il a fait son butin,
pendant le jour, en parcourant toutes les classes de la société; il se
retire la nuit pour rédiger ses observations, & pour composer des
remedes aux plaies honteuses dont il voit ses semblables couverts.