_LA COURTISANNE RÉGNANTE._
Je me promenois dans les carrefours de la capitale d'un grand empire.
Un bruit sourd se fait entendre, comme un tonnerre éloigné.
J'apperçois un char traîné par six coursiers, rivaux de l'éclair.
Plusieurs citoyens graves, de se détourner avec indignation. J'étois
jeune; je restai pour voir passer ce char d'or. Une femme en occupoit
seule le fond. Qu'elle étoit belle, cette femme! Son sein, pour
éblouir, n'avoit pas besoin d'une riviere de diamans de Golconde, qui
le couvrait. À ses oreilles pendoient deux perles, le prix de deux
provinces. Mais ses yeux éclipsoient tout cela. Sa bouche sourioit,
comme celle de l'enfant ingénu, caressé par sa mere. La douceur
caractérisoit tous ses traits. Qu'elle étoit belle, cette femme! Je
demande son nom à un vieillard qui n'avoit pas eu le tems de fuir ce
cortege: jeune homme, c'est la premiere des courtisannes du royaume.
L'embonpoint de cette belle femme dévore, à lui seul, la substance de
vingt millions d'hommes. Les hommes, en se donnant un chef, ont cru
s'affranchir de plusieurs tyrans. Il n'en est rien. Quand le chef
devient l'esclave d'une femme, le peuple a autant de maîtres que cette
femme a de caprices; & une femme, belle & maîtresse d'un roi, n'a pas
pour un caprice. Le vice, sous le masque de la beauté, est bien
puissant. Pourquoi, m'écriai-je, en quittant le vieillard, pourquoi la
vertu ne se rend-t-elle pas aussi aimable que le vice; pourquoi ne
cherche-t-elle pas autant que lui à plaire aux hommes? Elle en
obtiendroit certainement la préférence.--Le vieillard me rappella pour
me dire: Jeune homme! ne blasphême pas la vertu; le vice n'a que les
armes de la séduction & l'empire du moment. Il ne seroit pas de la
dignité de la vertu de s'abaisser à ces petits moyens, à ces vils
maneges.