LEÇON LXXXIV.

_LA COURTISANNE RÉGNANTE._

Je me promenois dans les carrefours de la capitale d'un grand empire.

Un bruit sourd se fait entendre, comme un tonnerre éloigné.

J'apperçois un char traîné par six coursiers, rivaux de l'éclair.

Plusieurs citoyens graves, de se détourner avec indignation. J'étois

jeune; je restai pour voir passer ce char d'or. Une femme en occupoit

seule le fond. Qu'elle étoit belle, cette femme! Son sein, pour

éblouir, n'avoit pas besoin d'une riviere de diamans de Golconde, qui

le couvrait. À ses oreilles pendoient deux perles, le prix de deux

provinces. Mais ses yeux éclipsoient tout cela. Sa bouche sourioit,

comme celle de l'enfant ingénu, caressé par sa mere. La douceur

caractérisoit tous ses traits. Qu'elle étoit belle, cette femme! Je

demande son nom à un vieillard qui n'avoit pas eu le tems de fuir ce

cortege: jeune homme, c'est la premiere des courtisannes du royaume.

L'embonpoint de cette belle femme dévore, à lui seul, la substance de

vingt millions d'hommes. Les hommes, en se donnant un chef, ont cru

s'affranchir de plusieurs tyrans. Il n'en est rien. Quand le chef

devient l'esclave d'une femme, le peuple a autant de maîtres que cette

femme a de caprices; & une femme, belle & maîtresse d'un roi, n'a pas

pour un caprice. Le vice, sous le masque de la beauté, est bien

puissant. Pourquoi, m'écriai-je, en quittant le vieillard, pourquoi la

vertu ne se rend-t-elle pas aussi aimable que le vice; pourquoi ne

cherche-t-elle pas autant que lui à plaire aux hommes? Elle en

obtiendroit certainement la préférence.--Le vieillard me rappella pour

me dire: Jeune homme! ne blasphême pas la vertu; le vice n'a que les

armes de la séduction & l'empire du moment. Il ne seroit pas de la

dignité de la vertu de s'abaisser à ces petits moyens, à ces vils

maneges.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 91 / 170 题