_LES FOURMILLIERES._
En ce tems-là; les grands faisoient rassembler dans leurs parcs, &
nourrissoient des fourmillieres, pour engraisser leurs faisans. En ces
tems-là, les petits témoins de ce manege, n'en dormoient pas moins
tranquilles; mais ils ne se réveilloient pas de même; & c'est alors
qu'ils se rappelloient, mais trop tard, les fourmillieres rassemblées
& entretenues pour les grands, les faisans engraissés par ces
fourmillieres, & les grands engraissés par les faisans.
Il est dans quelques provinces de France une maniere d'engraisser la
volaille, qui pourroit trouver son application. Elle est telle:
On lie les pattes, & on coupe les aîles des oiseaux; puis on leur
enfonce une épingle dans le crane, & on les place, dans cet état de
stupidité & de langueur, au coin du foyer. On leur prodigue la
nourriture la plus abondante & la plus substantielle. Au bout de
quelques jours, ces malheureux volatiles deviennent gras, & promettent
à leurs bourreaux le mets le plus délicieux.
Le peuple ne seroit-il, aux yeux de ses chefs, que ce qu'est la
volaille pour les marchands avides, qui vivent de leur embonpoint?
Peuples! on cherche aussi à vous abrutir plus encore que vous n'êtes;
seroit-ce dans la même intention? Prenez-y garde. On vous donne des
fêtes; on a l'air de vous choyer; mais c'est pour s'engraisser de
votre substance. On vous sacrifiera à l'appétit d'une poignée de
bourreaux.