_LE GRAULICH DE LA VILLE DE METZ._
Un roi est semblable au _graulich_ (mot allemand, qui signifie _bête
monstrueuse_).
Le _graulich_ est une image d'osier, revêtu de carton peint,
représentant une espece de dragon. De sa gueule sort un dard, à la
pointe duquel chaque boulanger est obligé de fournir un petit pain. Un
marguillier de village porte cette figure à la tête de la procession
des rogations, & est tout fier de sa charge; le peuple danse autour,
crie de joie.
Cet usage de la ville de Metz est fondé sur une tradition. Jadis, on
n'en sait plus l'époque, il existoit sur le territoire de Metz une
bête fauve, qui ravageoit tout. St. Clément, un des évêques de la
capitale du pays Messin, eut la hardiesse & la confiance de jetter son
étole sur le col de la bête qui resta aussitôt immobile, & se laissa
massacrer.
Comme on voit, à la derniere circonstance près, le _graulich_ donne
une idée assez juste d'un roi. Le marguillier de village qui le porte,
les boulangers qui le nourrissent, figurent le peuple des villes & de
la campagne, sans le secours desquels un monarque ne pourroit se
soutenir. La populace, qui danse autour du monstre, représente assez
naïvement les sujets d'une monarchie, qui se réjouissent d'avoir à
leur tête un psanteme affamé, qui dévore leur pain quotidien, mais qui
en impose, & qui leur donne une sorte d'importance, du moins à leurs
propres yeux.
Le clergé jadis a eu sur les rois qu'il museloit, le même pouvoir que
le bon évêque de Metz sur le _graulich_.
Cette caricature provinciale est abolie depuis quelques années; mais
la puissance politique, dont elle peut servir d'emblême, est encore
dans toute sa force.
J'oubliois de dire que le _graulich_ dévoroit, tous les ans, une
certaine quantité de pucelles dont on étoit obligé de lui fournir un
tribut: autre sujet de comparaison, autre trait de ressemblance entre
la bête vorace & la personne d'un roi.
On dit aussi qu'à Metz, jadis on adoroit des chats...... Il n'y a pas
long-tems encore que la coutume de jetter des chats au feu de la St.
Jean a été abolie dans cette ville.
Princes! que cet usage provincial vous rende circonspects! Ménagez le
peuple. Vous le voyez; il brûle aujourd'hui ce qu'il encensoit hier.