_COMPARAISON N'EST PAS RAISON._
Si jamais cette phrase proverbiale a eu son application, c'est au
parallele qu'on établit assez ordinairement entre un roi & un pere.
Tout au plus seroit-il supportable entre le fondateur d'un peuple & le
chef d'une famille. Mais un souverain par droit d'héritage ou
d'élection, peut-il être comparé à un pere? Le foible le plus
ordinaire des peres est de trop aimer leurs enfans, & de se laisser
aveugler par l'amour paternel. En bonne conscience, beaucoup de rois
ont-ils mérité ce reproche envers leurs sujets? La tendresse aveugle
des peres envers leurs enfans est fondée, dit-on, sur ce que le
bienfaiteur est plus attaché à son obligé, que l'obligé au
bienfaiteur; & encore, sur ce qu'on aime son ouvrage. Or quel est
l'obligé du roi ou de son peuple? À qui le roi doit-il la couronne? Et
puis, le peuple est-il l'ouvrage de son roi? Le peuple est-il
redevable de son existence à son roi? Le peuple n'existoit-il pas
avant son roi? D'ailleurs, un roi n'est-il pas la créature de son
peuple? Un monarque tient tout de ses sujets, & ils n'ont rien à
hériter à sa mort. Qu'on cesse donc d'abuser des mots, & d'une
comparaison sans raison & même dénuée de toute vraisemblance. Ce
parallele est d'autant plus nuisible qu'il fait prendre le change, &
qu'il a servi à affoiblir le regret qu'on devroit conserver du
gouvernement paternel. C'est avec cette comparaison qu'on a fait
consentir les hommes à quitter les moeurs patriarchales. Les
souverains & les magistrats ont pris d'abord le nom de pere, pour
gagner la confiance de ceux au-dessus desquels l'ambition seule les
plaçoit.
Cependant, si les rois ne peuvent aimer leurs sujets comme leurs
enfans, du moins ils se croyent le droit de les traiter en enfans; ils
les amusent tant qu'ils peuvent pour en faire ce qu'ils veulent; ils
ne daignent leur rendre compte de rien; ils les corrigent & les
fouettent souvent jusqu'au sang, & de plus leur font payer les verges.