LEÇON XXXIII.

_LE TYRAN TRIOMPHATEUR._

En ce tems-là; une nation nombreuse, policée, instruite, mais

pacifique, avoit pour roi un tyran. Celui-ci, enhardi par ses premiers

succès, & regardant chacun de ses sujets comme autant de bêtes de

somme, se dit un jour à lui-même: Ils ont porté tel, tel, & encore tel

impôt, ils en pourront porter bien d'autres. Le despote, en

conséquence, fait annoncer une contribution nouvelle, plus exorbitante

que les précédentes. La nation cette fois ne put s'empêcher de

murmurer, & même fit résistance. Le tyran, qui ne s'attendoit pas à un

événement qui lui paroissoit le comble de la hardiesse & de

l'insubordination, & qui d'ailleurs n'étoit pas d'humeur à ployer,

entra dans une fureur mal-aisée à peindre. Politique adroit, il avoit

rassemblé aux environs de ses palais, & dans les carrefours des

principales villes de son royaume, un grand nombre de soldats pour

s'assurer indirectement, & sous le prétexte d'une discipline militaire

plus exacte, de l'obéissance de ses sujets, en cas de besoin. Ses

troupes lui étoient dévouées, parce qu'il avoit le plus grand soin

d'elles; il les combloit de privileges, les habilloit superbement, les

nourrissoit bien; & le peuple payoit tout cela: semblable aux enfans

qu'on oblige à faire les frais de leur propre châtiment.

Le despote, dans sa rage aveugle, donne le signal à ses corps de

troupes de se rassembler & de fondre sur la nation désarmée. (Les

soldats n'ont plus de parens, du moment qu'ils sont au roi). Le peuple

consterné ne vit d'autre parti à prendre que la fuite. Il se réfugia

dans le sein des montagnes dont le pays abondoit, s'y dispersa, s'y

cantonna par familles, & laissa toutes les villes, tous les bourgs,

sans aucun habitant. Les soldats, tentés par l'occasion, (ils ne

pouvoient l'avoir plus belle), mépriserent les fuyards, pour piller à

l'aise les trésors qu'ils abandonnoient à leur merci; en sorte que les

palais du tyran merveilleusement bien servi, ne furent point assez

vastes pour contenir la dépouille de ses sujets. Son coeur tressaillit

de joie à cette vue; &, par reconnoissance, il fit part du butin à

ceux qui le lui avoient si fidélement apporté. La premiere ivresse

passée, il voulut jouir des honneurs du triomphe dans les plus belles

villes de ses États. Mais il n'y trouva personne pour en être le

témoin; tout le monde avoit disparu. Allez, dit-il à ses soldats,

allez leur dire que je leur pardonne; ils peuvent revenir habiter

leurs maisons; je suis satisfait d'eux. Ils m'ont abandonné leurs

biens; qu'ils viennent en acquérir de nouveaux par de nouveaux

travaux. Je les protégerai à l'ombre de mon sceptre paternel. Les

soldats sans armes coururent sur les traces de leurs compatriotes, &

les exhorterent à quitter leurs montagnes, & à reprendre le chemin de

la ville & de leurs foyers.--Nous ne sortirons d'ici qu'en morceaux,

répondirent-ils; divisés par familles, sans autre maître que la

nature, sans autres rois que nos patriarches, nous renonçons pour

jamais au séjour des villes que nous avons bâties à grands frais, &

dont chaque pierre est mouillée de nos larmes & teinte de notre sang.

Les soldats émus, & qui d'ailleurs n'avoient plus de curée à espérer,

furent convertis à la paix, à la liberté, résolurent de demeurer avec

leurs freres, & renvoyerent leurs uniformes au tyran qui les

attendoit. Celui-ci, abandonné de tous, affamé au milieu de ses

trésors, dans sa rage impuissante se déchira de ses propres dents, &

mourut dans les tourmens du besoin.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 39 / 170 题