_LE TYRAN TRIOMPHATEUR._
En ce tems-là; une nation nombreuse, policée, instruite, mais
pacifique, avoit pour roi un tyran. Celui-ci, enhardi par ses premiers
succès, & regardant chacun de ses sujets comme autant de bêtes de
somme, se dit un jour à lui-même: Ils ont porté tel, tel, & encore tel
impôt, ils en pourront porter bien d'autres. Le despote, en
conséquence, fait annoncer une contribution nouvelle, plus exorbitante
que les précédentes. La nation cette fois ne put s'empêcher de
murmurer, & même fit résistance. Le tyran, qui ne s'attendoit pas à un
événement qui lui paroissoit le comble de la hardiesse & de
l'insubordination, & qui d'ailleurs n'étoit pas d'humeur à ployer,
entra dans une fureur mal-aisée à peindre. Politique adroit, il avoit
rassemblé aux environs de ses palais, & dans les carrefours des
principales villes de son royaume, un grand nombre de soldats pour
s'assurer indirectement, & sous le prétexte d'une discipline militaire
plus exacte, de l'obéissance de ses sujets, en cas de besoin. Ses
troupes lui étoient dévouées, parce qu'il avoit le plus grand soin
d'elles; il les combloit de privileges, les habilloit superbement, les
nourrissoit bien; & le peuple payoit tout cela: semblable aux enfans
qu'on oblige à faire les frais de leur propre châtiment.
Le despote, dans sa rage aveugle, donne le signal à ses corps de
troupes de se rassembler & de fondre sur la nation désarmée. (Les
soldats n'ont plus de parens, du moment qu'ils sont au roi). Le peuple
consterné ne vit d'autre parti à prendre que la fuite. Il se réfugia
dans le sein des montagnes dont le pays abondoit, s'y dispersa, s'y
cantonna par familles, & laissa toutes les villes, tous les bourgs,
sans aucun habitant. Les soldats, tentés par l'occasion, (ils ne
pouvoient l'avoir plus belle), mépriserent les fuyards, pour piller à
l'aise les trésors qu'ils abandonnoient à leur merci; en sorte que les
palais du tyran merveilleusement bien servi, ne furent point assez
vastes pour contenir la dépouille de ses sujets. Son coeur tressaillit
de joie à cette vue; &, par reconnoissance, il fit part du butin à
ceux qui le lui avoient si fidélement apporté. La premiere ivresse
passée, il voulut jouir des honneurs du triomphe dans les plus belles
villes de ses États. Mais il n'y trouva personne pour en être le
témoin; tout le monde avoit disparu. Allez, dit-il à ses soldats,
allez leur dire que je leur pardonne; ils peuvent revenir habiter
leurs maisons; je suis satisfait d'eux. Ils m'ont abandonné leurs
biens; qu'ils viennent en acquérir de nouveaux par de nouveaux
travaux. Je les protégerai à l'ombre de mon sceptre paternel. Les
soldats sans armes coururent sur les traces de leurs compatriotes, &
les exhorterent à quitter leurs montagnes, & à reprendre le chemin de
la ville & de leurs foyers.--Nous ne sortirons d'ici qu'en morceaux,
répondirent-ils; divisés par familles, sans autre maître que la
nature, sans autres rois que nos patriarches, nous renonçons pour
jamais au séjour des villes que nous avons bâties à grands frais, &
dont chaque pierre est mouillée de nos larmes & teinte de notre sang.
Les soldats émus, & qui d'ailleurs n'avoient plus de curée à espérer,
furent convertis à la paix, à la liberté, résolurent de demeurer avec
leurs freres, & renvoyerent leurs uniformes au tyran qui les
attendoit. Celui-ci, abandonné de tous, affamé au milieu de ses
trésors, dans sa rage impuissante se déchira de ses propres dents, &
mourut dans les tourmens du besoin.