_L'IMPÔT SUR LE SOMMEIL._
Il étoit une fois un roi (c'est ainsi qu'en ce tems-là on étoit
convenu par décence d'appeller un tyran). Il étoit un roi qui proposa,
en plein conseil, un prix à celui qui imagineroit quelque nouvel
impôt. On en avoit déjà tant créé, que le cerveau le plus fécond des
plus intrépides ministres de la finance étoit épuisé. Un des membres
du conseil opina pour lever un impôt sur l'ombre que donnent les
arbres aux pauvres gens de la campagne. Le roi, émerveillé d'une telle
invention, se préparoit déjà à couronner l'inventeur, & même à lui
donner la régie de ce nouveau droit, lorsqu'un autre conseiller se
leva, & dit: mais, quand il ne fait plus de soleil, & sur-tout en
hiver, il seroit aussi par trop injuste de faire payer l'ombre même
dont on seroit privé; il faut de l'équité en tout. Je serois plutôt
d'avis de lever une imposition sur le sommeil[1]; taxe d'autant plus
importante, qu'on dort tous les jours, & qu'en outre, dans un cas
urgent, sa majesté pourroit ordonner à ses sujets l'usage des
narcotiques.
[Note 1: L'empereur Vespasien mit un impôt sur les urines.]
Sa majesté leva les mains au ciel, en admirant toute l'étendue, toutes
les ressources du génie de l'homme, & fit son favori du conseiller qui
avoit si heureusement opiné.