XIX

AU milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est

concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.

J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et

reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.

Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.

Mon âme semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je

me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne.

Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de

sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me

reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...

[Illustration]

La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement

altéré mes traits et le son de ma voix, que doña Mencia en conçoit de

l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me

force à m'asseoir. Je voulais parler: cela m'était impossible; je me

jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des

caresses les plus emportées.

Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il

doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende

même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa

curiosité, sa bonté, sa tendresse, se peignent dans ses complaisances

et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce

qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route

longue et pénible.

Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par

complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne

le pas voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?

--Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait

écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne

peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions

pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient

de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.

--Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je

viens de faire? Mais il est impossible...

--De quel songe parlez-vous, Alvare?...

--Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse

faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais le détail

de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici,

jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.»

Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une

bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle

vit qu'il était inutile de me l'exagérer.

«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et, dès le

moment même vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de

mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui

vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une

infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au

delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres,

ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer

Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers

que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les

Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez:

je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses

habitants.

--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi.

Il a dansé à la noce.»

Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, mais il avait dételé en

arrivant, sans demander son salaire.

Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de traces, jeta ma mère

en quelques soupçons. «Nugnès, dit-elle à un page qui traversait

l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils

Alvare et moi l'attendons ici.

C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et

la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre

rêve une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les

termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»

Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il imposait, même avant

de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer

devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait

eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement et sans

m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il

prit la parole en ces termes:

[Illustration]

«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus

grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous

avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite

d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour

parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien

extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_

de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir

que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est

prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en

profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement

pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix; il

emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien

entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il

imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux

sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes

plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés

qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en

prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je

vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est

pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir

à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à

l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son

prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui

qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à

lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a

su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et

des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque,

si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant

que vous avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans

toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte;

il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant

le grotesque au terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la

découverte effrayante de son horrible tête, enfin le mensonge à la

vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne

distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a

frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par

les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de

ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer;

il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas

cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que

vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les

gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde.

Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que

votre respectable mère préside à votre choix: et dût celle que vous

tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne

serez jamais tenté de la prendre pour le Diable.

[Illustration]

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Le diable amoureux · 第 46 / 50 题