AU milieu de ces réflexions, dans lesquelles mon attention est
concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château.
J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et
reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.
Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve.
Mon âme semble renaître: mes forces se raniment toutes à la fois. Je
me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne.
Ah! m'écriai-je les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de
sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me
reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...
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La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement
altéré mes traits et le son de ma voix, que doña Mencia en conçoit de
l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me
force à m'asseoir. Je voulais parler: cela m'était impossible; je me
jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des
caresses les plus emportées.
Doña Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il
doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire; elle appréhende
même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa
curiosité, sa bonté, sa tendresse, se peignent dans ses complaisances
et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler sous ma main ce
qui peut soulager les besoins d'un voyageur fatigué par une route
longue et pénible.
Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par
complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne
le pas voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?
--Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait
écrit de vous y rendre; mais comme ses lettres, datées de Madrid, ne
peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions
pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient
de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.
--Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je
viens de faire? Mais il est impossible...
--De quel songe parlez-vous, Alvare?...
--Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse
faire. Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais le détail
de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici,
jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.»
Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une
bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle
vit qu'il était inutile de me l'exagérer.
«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et, dès le
moment même vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de
mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui
vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une
infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au
delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres,
ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer
Pimientos est mort depuis huit mois. Et sur dix-huit cents clochers
que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les
Espagnes, il n'a pas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez:
je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses
habitants.
--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi.
Il a dansé à la noce.»
Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier, mais il avait dételé en
arrivant, sans demander son salaire.
Cette fuite précipitée, qui ne laissait point de traces, jeta ma mère
en quelques soupçons. «Nugnès, dit-elle à un page qui traversait
l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils
Alvare et moi l'attendons ici.
C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et
la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a dans la fin de votre
rêve une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les
termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»
Le vénérable docteur ne se fit pas attendre; il imposait, même avant
de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer
devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait
eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement et sans
m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il
prit la parole en ces termes:
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«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus
grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous
avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite
d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour
parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien
extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_
de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir
que depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est
prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en
profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement
pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix; il
emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien
entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il
imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux
sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes
plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés
qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. A votre égard, en
prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je
vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est
pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir
à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à
l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son
prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui
qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à
lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a
su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et
des intelligences dans votre cœur pour pouvoir renouveler l'attaque,
si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant
que vous avez voulu l'être, contraint de se montrer à vous dans
toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte;
il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant
le grotesque au terrible, le puéril de ses escargots lumineux à la
découverte effrayante de son horrible tête, enfin le mensonge à la
vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne
distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a
frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par
les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de
ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer;
il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas
cependant que la barrière du cloître, ou de notre état, soit celle que
vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée; les
gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde.
Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que
votre respectable mère préside à votre choix: et dût celle que vous
tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne
serez jamais tenté de la prendre pour le Diable.
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