APRÈS des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis,
par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait
mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation
française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir
établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous
ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, et j'ai des moyens sûrs de
vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je
ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué
parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à
mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»
Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai
sérieusement cette fantaisie...
--Partons donc bien vite pour l'Estrémadure, répliquai-je, et nous
reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare
Maravillas, car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en
aventurière...
--Je suis sur le chemin de l'Estrémadure, dit-elle, il s'en faut bien
que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur;
comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»
J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but, et je
me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus,
les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les
mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont
et la Savoie.
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On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, et c'est avec raison;
cependant je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées
pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit au
milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.
«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que
nous éprouvons? En sommes-nous encore bien éloignés?
--Vous êtes, repris-je, en Estrémadure, et à dix lieues tout au plus du
château de Maravillas...
--Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les
approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»
Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je
fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous
garantir de l'orage. «Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me
dit-elle...--Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre
dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former et devez si bien
connaître son origine physique?--Je ne craindrais pas, si je la
connaissais moins: je me suis soumise par l'amour de vous aux causes
physiques, et je les appréhende parce qu'elles tuent et qu'elles sont
physiques.»
Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange.
Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche et mugit
d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par
les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par
les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour
de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le
vent, la grêle, la pluie, se disputaient entre eux à qui ajouterait
le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient
affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile; un coup
effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les
oreilles, vient se précipiter dans mes bras: «Ah! Alvare, je suis
perdue!...»
[Illustration]
Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur, disait-elle.» Elle
me la place sur sa gorge, et quoiqu'elle se trompât en me faisant
appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus
sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle
m'embrassait de toutes ses forces et redoublait à chaque éclair. Enfin
un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre part:
Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la
frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender
pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé
dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus
transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je,
vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre
ne menace ni vous ni moi.»
Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées
en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait
son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la
lune nous annonça que nous n'avions plus rien à craindre du désordre
des éléments.
Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès
d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir et je
me mis à rêver plus tristement que n'eusse encore fait depuis le
commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses
de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma
maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.
Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir
si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour
le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets
étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta
vint me joindre.
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Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie
sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la
ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence.
Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous
convînmes du prix.
J'allais remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnaître une
femme de ma campagne qui traversait le chemin suivie d'un valet: je
m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village
et sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son
tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur
don Alvare! Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est
jurée, où vous avez mis la désolation?...
--Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...
--Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la
triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se
trouve réduite?
--Elle se meurt... elle se meurt? m'écriai-je.
--Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui
avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie.
Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des
choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux:
il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous
dénoncera, vous livrera lui-même...
--Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez
avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.»
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