XIII

NOUS arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais

porter Biondetta dans la chambre la plus commode; je la fais mettre sur

un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux

spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. A la

fin elle ouvre les yeux.

«On a voulu ma mort, encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.

--Quelle injustice! lui dis-je; un caprice vous fait refuser à des

démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer

à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des

désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre

union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de

ma mère...

--Et que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel! Ne suis-je

pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner

seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis

faits pour vous, me voir exposée par votre faute aux affronts les plus

humiliants...

--Expliquez-vous, Biondetta; quelqu'un aurait-il osé?...

[Illustration]

--Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu

comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à

Venise; à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre,

impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler

l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par

des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes,

effrayées, m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup

de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples

et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se

trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec

frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve

pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend

fort cher une mauvaise chaise: je trouve des guides, des postillons, je

vous suis...»

[Illustration]

Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne

pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous

avais vue l'objet des égards, des respects de tous les habitants des

bords de la Brenta; ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je

imaginer qu'on vous le disputerait dans mon absence? O Biondetta! vous

êtes éclairée: ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues

aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions

désespérées? Pourquoi...

--Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par

mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir

toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre

les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé; elle

est très-susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de

sensibilité, vous ne me feriez rien éprouver et je vous deviendrais

insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru le risque de prendre toutes les

imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les

grâces; mais la folie est faite, et constituée comme je le suis à

présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon

imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence

qui devrait vous effrayer, si vous n'étiez pas l'objet de la plus

emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes

et les effets de ces élans naturels qu'on ne les connaît à Salamanque.

On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer.

Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et

le corps peuvent agir réciproquement l'un sur l'autre et se forcer de

concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile,

mon cher Alvare! Il faut régler ces mouvements, mais quelquefois il

faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent

tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner.

Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis

dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos

refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indignent l'amour,

révoltent l'orgueil, éveillent le dépit, la défiance, la crainte;

que dis-je? je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi

malheureux que moi!

--O Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de

vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites

de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans

notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs

des conseils de la mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous

chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours

heureux...

--Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe

et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous

plaire, et je me livre.»

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en

compagnie de l'objet qui avait captivé ma raison et mes sens, je

m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France;

mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je

n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course et rendent

les chemins mauvais et les passages impraticables. Les chevaux

s'abattent; ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément

à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les

roues. Enfin, après bien des traverses infinies, je parviens au col de

Tende.

[Illustration]

Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage

aussi contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était

plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il

semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies

de la gaieté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient

rien de repoussant pour elle.

Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes

pour que je pusse m'y refuser: je me livrais, mais avec réserve; mon

orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle

lisait trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre et

chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois

entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point

d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour

l'avenir.

[Illustration]

[Illustration]

Le diable amoureux · 第 39 / 50 题