NOUS venons d'anticiper sur les événements: parvenu aux deux tiers à
peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une
scène de ses derniers jours; à l'exemple de l'illuminé lui-même, nous
avons uni d'un trait l'avenir et le passé.
Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier tour à tour Cazotte
comme littérateur et comme philosophe mystique; mais si la plupart
de ses livres portent l'empreinte de ses préoccupations relatives à
la science des cabalistes, il faut dire que l'intention dogmatique
y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux
travaux collectifs des illuminés martinistes, mais s'être fait
seulement d'après leurs idées une règle de conduite particulière et
personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre cette secte avec
les institutions maçonniques de l'époque, bien qu'il y eût entre elles
certains rapports de forme extérieure; les Martinistes admettaient
la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne
s'éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l'Église.
Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un spiritualiste
chrétien à la manière de Malebranche. Nous avons dit plus haut qu'il
avait déploré l'intervention d'_esprits violents_ dans le sein de
la secte lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre cette
expression, il est évident que la société prit dès lors une tendance
politique qui éloigna d'elle plusieurs de ses membres. Peut-être
a-t-on exagéré l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en
France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une grande action
sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les
sympathies monarchiques de Cazotte l'écartèrent de cette direction
et l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait
autrement qu'il n'avait pensé.
Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme
philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la
vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se
sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont
flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait
une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît
que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son
procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques
âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt
une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la
Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se
préserver elles-mêmes.
Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne
présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de
tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il
ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au
tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques
de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins
d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir
réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais
les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent
toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon
tranquille.
Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille
Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais
Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement
d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté
quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle,
amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée,
embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame
Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un
caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur
travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées
sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un
tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement
jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants.
Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des
créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la
fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit
chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait
_Biondetta_, comme la petite épagneule du Diable amoureux.»
Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix,
veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille
et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses
convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années
l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à
Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme
une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique,
dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance,
était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude
conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation
de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient
sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie.
Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant,
faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui
marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir
et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette
imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste,
et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs
du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait
le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un
combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée.
Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on
retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui
fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions
de ce dernier au récit d'Anna-Marie:
«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le
monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse
des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma
fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de
nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui
leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la
colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans
ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière...
Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je
déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards.
Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la
confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas
toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair
de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières...
Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur
forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans
l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à
des vivants.
Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude
réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin,
pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards
du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de
tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer
entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un
magnifique spectacle!»
Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui
allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles
approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger.
[Illustration]
La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour lui donner ce qu'ils
appelaient _leurs pouvoirs mystiques_, et l'on verra plus tard comment
il leur rendit compte de cette mission. Cette femme enthousiaste fit
sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et sur son cœur, trois
signes mystérieux accompagnés d'une invocation secrète, et consacra
ainsi l'avenir de celui qu'elle appelait _le fils de son intelligence_.
Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions monarchiques
que dans son mysticisme, fut du nombre de ceux qui, au retour de
Varennes, réussirent à protéger du moins la vie de la famille royale
contre la fureur des républicains. Un instant même, au milieu de la
foule, le Dauphin fut enlevé à ses parents, et Scévole Cazotte parvint
à le reprendre et le rapporta à la Reine, qui le remercia en pleurant.
La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, est postérieure à cet
événement:
«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi est rentré chez lui
sain et sauf. Je me suis acquitté de mon mieux de la mission dont vous
m'aviez chargé. Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que
vous en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la sainte table;
et, en sortant de l'église, je me suis rendu à l'autel de la patrie, où
j'ai fait, vers les quatre côtés, les commandements nécessaires pour
mettre le Champ de Mars entier sous la protection des anges du Seigneur.
J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé quand le Roi
est remonté; Madame Élisabeth m'a même alors jeté un coup d'œil qui a
reporté toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection d'un de mes
camarades, j'ai accompagné la voiture en dedans de la ligne; et le roi
m'a appelé et m'a dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay,
et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; à la descente de
la voiture j'y étais... Et je me suis retiré quand je les ai vus dans
leurs appartements.
Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si j'étais digne que mes
commandements et mes prières fussent exécutés, il y aurait furieusement
de pervers de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le
passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout leur cœur, et
la marche était un triomphe. Le jour a été beau, et le commandeur a
dit que, pour le dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui
avait laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières pour donner
de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons pas prise. J'embrasse maman
Zabeth (Élisabeth). Mon respect à madame la marquise (la marquise de la
Croix).»
A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être touché du dévouement
de cette famille, dût-on sourire des faibles moyens sur lesquels se
reposaient des convictions si ardentes. Les illusions des belles âmes
sont respectables, sous quelque forme qu'elles se présentent; mais qui
oserait déclarer qu'il y ait pure illusion dans cette pensée que le
monde serait gouverné par des influences supérieures et mystérieuses
sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? La philosophie a le
droit de dédaigner cette hypothèse; mais toute religion est forcée à
l'admettre, et les sectes politiques en ont fait une arme de tous les
partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses anciens frères les
illuminés. On sait combien l'esprit républicain avait usé du mysticisme
dans la révolution d'Angleterre; la tendance des Martinistes était
pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré par les philosophes,
ils dissimulèrent avec soin le côté religieux de leur doctrine, qui, à
cette époque, n'avait aucune chance de popularité.
Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés dans les
mouvements révolutionnaires. Leurs sectes, organisées sous la loi
du secret et se correspondant en France, en Allemagne et en Italie,
influaient particulièrement sur de grands personnages plus ou moins
instruits de leur but réel. Joseph II et Frédéric-Guillaume agirent
maintes fois sous leur inspiration. On sait que ce dernier, s'étant
mis à la tête de la coalition des souverains, avait pénétré en France
et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, lorsque les illuminés,
dans une de leurs séances secrètes, évoquèrent l'esprit du grand
Frédéric son oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on,
par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis de diverses
manières) que ce monarque se retira subitement du territoire français,
et conclut plus tard un traité de paix avec la République, qui, dans
tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des illuminés français
et allemands.
[Illustration]
[Illustration]
V
LA correspondance de Cazotte nous montre tour à tour ses regrets de
la marche qu'avaient suivie ses anciens frères, et le tableau de ses
tentatives isolées contre une ère politique dans laquelle il croyait
voir le règne fatal de l'_Antechrist_, tandis que les illuminés
saluaient l'arrivée du _Réparateur_ invisible. Les démons de l'un
étaient pour les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant
compte de cette situation, on comprendra mieux certains passages des
lettres de Cazotte, et la singulière circonstance qui fit prononcer
plus tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé martiniste.
La correspondance dont nous allons citer de courts fragments était
adressée, en 1791, à son ami Ponteau, secrétaire de la liste civile:
«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir tout cela
merveilleusement, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. Vous
connaissez mon système: «_Le bien et le mal sur la terre ont toujours
été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a été abandonné par les lois
éternelles_.» Ainsi nous n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes
de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement
ses rayons plus ou moins obliques sur la terre, voilà l'image de la
Providence à notre égard; de temps en temps, nous accusons cet astre de
manquer de chaleur, quand notre position, les amas de vapeur ou l'effet
des vents nous mettent dans le cas de ne pas éprouver la continuelle
influence de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge ne vient à
notre secours, voici tout ce qu'il nous est permis d'espérer.
Je souhaite que vous puissiez entendre mon commentaire sur le grimoire
de Cagliostro. Vous pouvez, du reste, me demander des éclaircissements;
je les enverrai les moins obscurs qu'il me sera possible.»
La doctrine des théosophes apparaît dans le passage souligné; en voici
un autre qui se rapporte à ses anciennes relations avec les illuminés.
«Je reçois deux lettres de connaissances intimes que j'avais parmi mes
confrères les Martinistes; ils sont démagogues comme Bret; gens de
nom, braves gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard de
Bret en son acharnement au magnétisme, je lui ai attiré la maladie;
les Jansénistes affiliés aux convulsionnaires par état sont dans le
même cas; c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: Hors de
l'Église point de _salut_, pas même de sens commun.
Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout dans la France,
absolument inconnus les uns des autres, qui élevions, mais sans cesse,
comme Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour la décision
d'un combat dans lequel les éléments eux-mêmes sont mis en jeu. Nous
croyons voir arriver un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant
une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas la fin du monde:
cela la rejette à mille ans par delà. Il n'est pas encore temps de dire
aux montagnes: _Tombez sur nous!_ mais, en attendant le mieux possible,
ce va être le cri des Jacobins; car il y a des coupables de plus d'une
robe.»
Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la
communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici.
Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage
du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la
Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du
sectaire protestant plutôt que du catholique pur:
«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il
se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est
assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que
les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties
de mon corps.
Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme
lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se
prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami;
le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à
quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices,
pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint
la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée;
et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu;
et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend
au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette:
il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux
esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti
qui lui réussisse, _et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de
ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance_. Ne
discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à
l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait.
Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action;
le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque
toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la
profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment
est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre
comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire
tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux
pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la
crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir
parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle,
laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne
fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à
amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre
ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par
nous.»
[Illustration]
En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause;
ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de
suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant
de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science:
«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu vous faire quelque
plaisir. Vous n'êtes pas _initié_! applaudissez-vous-en. Rappelez-vous
le mot: _Et scientia eorum perdet eos_. Si je ne suis pas sans danger,
moi que la grâce divine a retiré du piége, jugez du risque de ceux qui
restent... la connaissance des choses occultes est une mer orageuse
d'où l'on n'aperçoit pas le rivage.»
Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques qui lui
semblaient pouvoir agir sur les esprits funestes? On a vu seulement
qu'il espérait les vaincre avec leurs armes. Dans un passage de sa
correspondance il parle d'une prophétesse Broussole, qui, ainsi que la
célèbre Catherine Théot, obtenait les communications des puissances
rebelles en faveur des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec
quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la propagande, il cite
encore ailleurs la marquise d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises,
dont le salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient après
les sciences occultes...» Il lui reproche particulièrement d'avoir
élevé et disposé au mal le ministre Duchâtelet.
On ne peut croire que ces lettres, surprises aux Tuileries dans la
journée sanglante du 10 août, eussent suffi pour faire condamner
un vieillard en proie à d'innocentes rêveries mystiques, si
quelques passages de la correspondance n'eussent fait soupçonner
des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, dans son acte
d'accusation, signala certaines expressions des lettres comme indiquant
une coopération au complot dit des _chevaliers du poignard_, déconcerté
dans les journées du 10 et du 12 août; une lettre plus explicite
encore indiquait les moyens de faire évader le Roi, prisonnier depuis
le retour de Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte
offrait sa propre maison comme asile momentané:
«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il sera à vingt-huit
lieues de Givet, à quarante lieues de Metz. Il peut se loger lui-même
à Ay, où il y a trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je
voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également vingt-cinq
à trente maisons, dans l'une desquelles il y a vingt lits de maîtres
et de l'espace, chez moi seul, pour coucher une garde de deux cents
hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, un vide pour établir
un petit camp dans les murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus
désintéressé que moi calcule l'avantage de ces deux positions.»
Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché d'apprécier, dans
ce passage, la touchante sollicitude d'un homme presque octogénaire
qui s'estime _peu désintéressé_ d'offrir au Roi proscrit le sang de sa
famille, sa maison pour asile, et son jardin pour champ de bataille?
N'aurait-on pas dû ranger de tels complots parmi les autres illusions
d'un esprit affaibli par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père
M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, pour l'engager à
organiser une résistance contre six mille républicains envoyés pour
s'emparer de la colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme
qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la défense de l'île contre
les Anglais: il indique les moyens à prendre, les points à fortifier,
les ressources que lui inspirait sa vieille expérience maritime. On
comprend après tout qu'une pièce pareille ait été jugée fort coupable
par le gouvernement révolutionnaire; mais il est fâcheux que l'on ne
l'ait pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même époque, et
qui aurait montré s'il fallait tenir plus de compte des _rêveries_ que
des rêves de l'infortuné vieillard.
MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT LA SAINT-JEAN.
1791.
J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et sans m'en douter,
quoiqu'un petit chien que j'ai vu courir sur un toit, et sauter d'une
distance d'une poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû me
donner du soupçon.
J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune demoiselle seule;
on me la donne intérieurement pour une parente du comte de Dampierre;
elle paraît me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt qu'elle
a des vertiges; elle semble dire des douceurs à un objet qui est
vis-à-vis d'elle; je vois qu'elle est en vision avec un esprit, et
soudain j'ordonne, en faisant le signe de la croix sur le front de la
demoiselle, à l'esprit de paraître.
Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point laide, mais dans
la parure, la mine et l'attitude d'un polisson; je le lie, et il
se récrie sur ce que je fais. Paraît une autre femme pareillement
obsédée; je fais pour elle la même chose. Les deux esprits quittent
leurs effets, me font face et faisaient les insolents, quand, d'une
porte qui s'ouvre, sort un homme gros et court, de l'habillement et de
la figure d'un guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes
qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des deux captifs que j'ai
faits. Je les mets sous la puissance de Jésus-Christ. Je ne sais quelle
raison me fait passer pour un moment de cette pièce dans une autre,
mais j'y rentre bien vite pour demander mes prisonniers; ils sont assis
sur un banc dans une espèce d'alcôve; ils se lèvent à mon approche, et
six personnages vêtus en archers des pauvres s'en emparent. Je sors
après eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. Je vais,
disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un bon homme; j'emploie mes
moments libres à le visiter. Je crois que je prenais la détermination
de le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux souliers étaient en
pantoufle; je voulais m'arrêter et poser les pieds quelque part pour
relever les quartiers de ma chaussure, quand un gros homme est venu
m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie de monde; je lui mis la
main sur le front, et l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui
de Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis.
[Illustration]
De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. Oui, ai-je dit,
et je vous y mets tous après vous avoir liés. On faisait de grands
murmures sur ce propos.
Arrive une voiture comme un coche; un homme m'appelle par mon nom,
de la portière: Mais, sire Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ;
pouvons-nous tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai
repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de Jésus-Christ
et de sa miséricorde sur les pécheurs. Que vous êtes heureux! ai-je
ajouté: vous allez changer de fers. De fers! s'est écrié un homme
enfermé dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais monté; est-ce
qu'on ne pouvait nous donner un moment de relâche?
Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous allez changer de
maître, et quel maître! Le premier homme qui m'avait parlé disait:
J'avais quelque idée comme cela.
[Illustration]
Je tournais le dos au coche et avançais dans cette cour d'une
prodigieuse étendue; on n'y était éclairé que par des étoiles. J'ai
observé le ciel, il était d'un bel azur pâle et très-étoilé; pendant
que je le comparais dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais vus
dans le capharnaüm, il a été troublé par une horrible tempete; un
affreux coup de tonnerre l'a mis tout en feu; le carreau tombé à cent
pas de moi est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit
sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq blanc, et la forme
du corps plus allongée, plus bas sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai
couru sur l'oiseau en faisant des signes de croix; et, me sentant
rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu tomber à mes pieds.
Je voulais lui mettre sur la tête... Un homme de la taille du baron
de Loi, aussi joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait
face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de sa poche une
paire de ciseaux enfermée dans un étui garni de diamants, en me faisant
entendre que je devais m'en servir pour couper le cou de la bête. Je
prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le chant en chœur de
la foule qui était dans le capharnaüm: c'était un chant plein, sans
accord, dont les paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse
délivrance.
Réveillé, je me suis mis en prières; mais me tenant en défiance contre
ce songe-ci, comme contre tant d'autres par lesquels je puis soupçonner
Satan de vouloir me remplir d'orgueil, je continuai mes prières à Dieu
par l'intercession de la sainte Vierge, et sans relâche, pour obtenir
de lui de connaître sa volonté sur moi, et cependant je lierai sur la
terre ce qu'il me paraîtra à propos de lier pour la plus grande gloire
de Dieu et le besoin de ses créatures.
* * * * *
Quelque jugement que puissent porter les esprits sérieux sur cette trop
fidèle peinture des hallucinations du rêve, si décousues que soient
forcément les impressions d'un pareil récit, il y a dans cette série
de visions bizarres quelque chose de terrible et de mystérieux. Il ne
faut voir aussi dans ce soin de recueillir un songe en partie dépourvu
de sens, que les préoccupations d'un mystique, qui lie à l'action du
monde extérieur les phénomènes du sommeil. Rien dans la masse d'écrits
qu'on a conservés de cette époque de la vie de Cazotte n'indique
un affaiblissement quelconque dans ses facultés intellectuelles.
Ses révélations, toujours empreintes de ses opinions monarchiques,
tendent à présenter dans tout ce qui se passe alors des rapports
avec les vagues prédictions de l'Apocalypse. C'est ce que l'école de
Swedenborg appelle la science des correspondances. Quelques phrases de
l'introduction méritent d'être remarquées:
«Je voulais, en offrant ce tableau fidèle, donner une grande leçon à
ces milliers d'individus dont la pusillanimité doute toujours, parce
qu'il leur faudrait un effort pour croire. Ils ne marquent dans le
cercle de la vie quelques instants plus ou moins rapides que comme le
cadran, qui ne sait pas quel ressort lui fait indiquer l'espace des
heures ou le système planétaire.
«Quel homme, au milieu d'une anxiété douloureuse, fatigué d'interroger
tous les êtres qui vivent ou végètent autour de lui, sans pouvoir en
trouver un seul qui lui réponde de manière à lui rendre, sinon le
bonheur, au moins le repos, n'a pas levé ses yeux mouillés de larmes
vers la voûte des cieux?
«Il semble qu'alors la douce espérance vient remplir pour lui l'espace
immense qui sépare ce globe sublunaire du séjour où repose sur sa base
inébranlable le trône de l'Éternel. Ce n'est plus seulement à ses
yeux que luisent les feux parsemés sur ce voile d'azur, qui embrase
l'horizon d'un pôle à l'autre: ces feux célestes passent dans son âme;
le don de la pensée devient celui du génie. Il entre en conversation
avec l'Éternel lui-même: la nature semble se taire pour ne point
troubler cet entretien sublime.
«Dieu révélant à l'homme les secrets de sa sagesse suprême et les
mystères auxquels il soumet la créature trop souvent ingrate, pour la
forcer à se rejeter dans son sein paternel, quelle idée majestueuse,
consolante surtout! Car pour l'homme vraiment sensible, une affection
tendre vaut mieux que l'élan même du génie; pour lui, les jouissances
de la gloire, celles même de l'orgueil, finissent toujours où
commencent les douleurs de ce qu'il aime.»
La journée du 10 août vint mettre fin aux illusions des amis de la
monarchie. Le peuple pénétra dans les Tuileries, après avoir mis à mort
les Suisses et un assez grand nombre de gentilshommes dévoués au Roi;
l'un des fils de Cazotte combattait parmi ces derniers, l'autre servait
dans les armées de l'émigration. On cherchait partout des preuves de la
conspiration royaliste dite des _chevaliers du poignard_; en saisissant
les papiers de Laporte, intendant de la liste civile, on y découvrit
toute la correspondance de Cazotte avec son ami Ponteau; aussitôt il
fut décrété d'accusation et arrêté dans sa maison de Pierry.
«Reconnaissez-vous ces lettres? lui dit le commissaire de l'Assemblée
législative.
--Elles sont de moi, en effet.
--Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de mon père», s'écria
sa fille Élisabeth, jalouse de partager ses dangers et sa prison.
Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits à Paris dans la
voiture de Cazotte, furent enfermés à l'Abbaye dans les derniers jours
du mois d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté la faveur
d'accompagner son mari et sa fille.
Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient encore de quelque
liberté intérieure. Il leur était permis de se réunir à certaines
heures, et souvent l'ancienne chapelle où se rassemblaient les
prisonniers présentait le tableau des brillantes réunions du monde.
Ces illusions réveillées amenèrent des imprudences; on faisait des
discours, on chantait, on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs
populaires accusaient les prisonniers du 10 août de se réjouir
des progrès de l'armée du duc de Brunswick et d'en attendre leur
délivrance. On se plaignait des lenteurs du tribunal extraordinaire,
créé à regret par l'Assemblée législative sur les menaces de la
commune; on croyait à un complot formé dans les prisons pour en
enfoncer les portes à l'approche des étrangers, se répandre dans la
ville et faire une Saint-Barthélemy des républicains.
La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit prématuré de celle de
Verdun, achevèrent d'exaspérer les masses. Le danger de la patrie fut
proclamé, et les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, des
bandes furieuses se portaient aux prisons et établissaient aux guichets
extérieurs une sorte de tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre.
A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la chapelle, livrés à
leurs conversations ordinaires, quand le cri des guichetiers: «Faites
remonter les femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon et
un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, et les hommes étant
restés seuls, deux prêtres, d'entre les prisonniers, parurent dans une
tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort qui leur était
réservé.
Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; dix hommes du
peuple, précédés par les guichetiers, entrèrent dans la chapelle,
firent ranger les prisonniers le long du mur, et en comptèrent
cinquante-trois.
De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart d'heure en quart
d'heure: ce temps suffisant à peu près aux jugements du tribunal
improvisé à l'entrée de la prison.
Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable abbé Sicard;
la plupart étaient frappés au sortir du guichet par les meurtriers
fanatiques qui avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on cria
le nom de Jacques Cazotte.
Le vieillard se présenta avec fermeté devant le sanglant tribunal, qui
siégeait dans une petite salle précédant le guichet, et que présidait
le terrible Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient qu'on
fît aussi comparaître les femmes, et on les fit en effet descendre une
à une dans la chapelle; mais les membres du tribunal repoussèrent cet
horrible vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier Lavaquerie
de les faire remonter, feuilleta l'écrou de la prison et appela Cazotte
à haute voix. A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec les
autres femmes, se précipita au bas de l'escalier et traversa la foule
au moment où Maillard prononçait le mot terrible: A la Force! qui
voulait dire: A la mort!
La porte extérieure s'ouvrait, la cour entourée de longs cloîtres, où
l'on continuait à égorger, était pleine de monde et retentissait encore
du cri des mourants; la courageuse Élisabeth s'élança entre les deux
tueurs qui déjà avaient mis la main sur son père, et qui s'appelaient,
dit-on, Michel et Sauvage, et leur demanda, ainsi qu'au peuple, la
grâce de son père.
[Illustration]
Son apparition inattendue, ses paroles touchantes, l'âge du condamné,
presque octogénaire, et dont le crime politique n'était pas facile à
définir et à constater, l'effet sublime de ces deux nobles figures,
touchante image de l'héroïsme filial, émurent des instincts généreux
dans une partie de la foule. On cria grâce de toutes parts. Maillard
hésitait encore. Michel versa un verre de vin et dit à Élisabeth:
«Écoutez, citoyenne, pour prouver au citoyen Maillard que vous n'êtes
pas une aristocrate, buvez cela au salut de la nation et au triomphe de
la république!»
La courageuse fille but sans hésiter; les Marseillais lui firent place,
et la foule applaudissant s'ouvrit pour laisser passer le père et la
fille; on les reconduisit jusqu'à leur demeure.
On a cherché dans le songe de Cazotte cité plus haut, et dans
l'heureuse délivrance chantée par la foule au dénoûment de la scène,
quelques rapports vagues de lieux et de détails avec la scène que nous
venons de décrire; il serait puéril de les relever; un pressentiment
plus évident lui apprit que le beau dévouement de sa fille ne pouvait
le soustraire à sa destinée.
Le lendemain du jour où il avait été ramené en triomphe par le
peuple, plusieurs de ses amis vinrent le féliciter. Un d'eux, M. de
Saint-Charles, lui dit en l'abordant: «Vous voilà sauvé!--Pas pour
longtemps, répondit Cazotte en souriant tristement... Un moment avant
votre arrivée, j'ai eu une vision. J'ai cru voir un gendarme qui venait
me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre; j'ai
paru devant le maire de Paris, qui m'a fait conduire à la Conciergerie,
et de là au tribunal révolutionnaire. Mon heure est venue.»
M. de Saint-Charles le quitta, croyant que sa raison avait souffert
des terribles épreuves par lesquelles il avait passé. Un avocat,
nommé Julien, offrit à Cazotte sa maison pour asile et les moyens
d'échapper aux recherches; mais le vieillard était résolu à ne point
combattre la destinée. Le 11 septembre, il vit entrer chez lui l'homme
de sa vision, un gendarme portant un ordre signé Pétion, Paris et
Sergent; on le conduisit à la mairie, et de là à la Conciergerie, où
ses amis ne purent le voir. Élisabeth obtint, à force de prières, la
permission de servir son père, et demeura dans sa prison jusqu'au
dernier jour. Mais ses efforts pour intéresser les juges n'eurent pas
le même succès qu'auprès du peuple, et Cazotte, sur le réquisitoire
de Fouquier-Tinville, fut condamné à mort après vingt-sept heures
d'interrogatoire.
Avant le prononcé de l'arrêt, l'on fit mettre au secret sa fille, dont
on craignait les derniers efforts et l'influence sur l'auditoire; le
plaidoyer du citoyen Julienne fit sentir en vain ce qu'avait de sacré
cette victime échappée à la justice du peuple; le tribunal paraissait
obéir à une conviction inébranlable.
La plus étrange circonstance de ce procès fut le discours du président
Lavau, ancien membre, comme Cazotte, de la société des Illuminés.
«Faible jouet de la vieillesse! dit-il, toi, dont le cœur ne fut
pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui
as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier
jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les
dernières paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le
baume précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant
à plaindre le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer
cette stoïcité qui doit présider à tes derniers instants, et te
pénétrer du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs
t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins, leur jugement
fut pur comme leur conscience; au moins, aucun intérêt personnel ne
vint troubler leur décision. Va, reprends ton courage, rassemble tes
forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a pas droit de
t'étonner: ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que
toi. Mais, avant de te séparer de la vie, regarde l'attitude imposante
de la France, dans le sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler
à grands cris l'ennemi; vois ton ancienne patrie opposer aux attaques
de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé de
lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre un
coupable de ta sorte, par considération pour tes vieux ans, elle ne
t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère
quand elle poursuit, quand elle a prononcé, le glaive tombe bientôt
de ses mains; elle gémit sur la perte même de ceux qui voulaient
la déchirer. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux blancs
qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation;
que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, vieillard
malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la mort,
pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots, par un regret
justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, philosophe,
_initié_, sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout
ce que ton pays peut encore attendre de toi.»
Ce discours, dont le fond inusité et mystérieux frappa de stupeur
l'assemblée, ne fit aucune impression sur Cazotte, qui, au passage où
le président tentait de recourir à la persuasion, leva les yeux au ciel
et fit un signe d'inébranlable foi dans ses convictions. Il dit ensuite
à ceux qui l'entouraient qu'il savait qu'il méritait la mort; que la
loi était sévère, mais qu'il la trouvait juste. Lorsqu'on lui coupa les
cheveux, il recommanda de les couper le plus près possible, et chargea
son confesseur de les remettre à sa fille, encore consignée dans une
des chambres de la prison.
[Illustration]
Avant de marcher au supplice, il écrivit quelques mots à sa femme
et à ses enfants; puis, monté sur l'échafaud, il s'écria d'une voix
très-haute: «Je meurs comme j'ai vécu, fidèle à Dieu et à mon Roi.»
L'exécution eut lieu le 25 septembre, à sept heures du soir, sur la
place du Carrousel.
Élisabeth Cazotte, fiancée depuis longtemps par son père au chevalier
de Plas, officier au régiment de Poitou, épousa, huit ans après, ce
jeune homme, qui avait suivi le parti de l'émigration. La destinée de
cette héroïne ne devait pas être plus heureuse qu'auparavant: elle
périt de l'opération césarienne en donnant le jour à un enfant et en
s'écriant qu'on la coupât en morceaux s'il le fallait pour le sauver.
L'enfant ne vécut que peu d'instants. Il reste encore cependant
plusieurs personnes de la famille de Cazotte. Son fils Scévole, échappé
comme par miracle au massacre du 10 août, existe à Paris, et conserve
pieusement la tradition des croyances et des vertus paternelles.