CHAPITRE VI

I

Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un

sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement

d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais,

lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur

causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et

cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure

ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre

attouchement.

La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste

expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et

affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles

avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus

regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que

pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses

impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la

rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de

la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal,

un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout

cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux

qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait

insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux,

pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible

qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles

échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable

consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à

l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas

porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était

accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne

faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la

joie ne peut être éternelle et sans alliage.

La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et

indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son

neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait

vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une

réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un

rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des

affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui

donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel;

car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations

insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il

fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la

princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se

fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie

à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y

reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les

comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,

et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.

Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de

la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière

proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y

consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille

s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air

et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!

«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose:

c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en

retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.

Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande

partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du

divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait

sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,

dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui

était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait

brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,

saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une

visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait

toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre

l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de

son âme.

Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le

sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie,

elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et

chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la

porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette

rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa

pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si

problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque

palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait

déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où

elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le

représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:

elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses

paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir

entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son

vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et

diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres

serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur

son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha

devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette

douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son

attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie

à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment

éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors

comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous

remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un

reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que

rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre

sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de

moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!...

J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été

heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que

j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer

ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à

recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait:

«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez

que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!»

Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre

voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas

dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!»

répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur

devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout

à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui

était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une

appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de

nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin

pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir

l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le

visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par

son apparition:

«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch...

une lettre!» dit-elle en sanglotant.

La guerre et la paix, Tome III · 第 102 / 127 题