XVIII

Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la

dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de

pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après

avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en

nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de

trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous

prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par

détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)

nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et

autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines

dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés?

Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile

en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se

trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est

pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et

son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein

arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que

Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible,

puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien

arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au

désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le

prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée

française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives

en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que

les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne

comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens

militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos

soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme

lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la

retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de

succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de

côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a

évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en

définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son

anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la

libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans

le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans

la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans

les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de

couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire

prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il

n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de

l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation

qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il

aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement

combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en

route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs

généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée

de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable,

car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté

pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point

nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que

Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure

dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi

invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en

recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que

les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en

attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite»,

c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de

pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne

peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours

moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,

par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est

favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend

que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse

attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui

se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de

la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y

avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car,

prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir

de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée

russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et

traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant

de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers

dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept

ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus,

par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant

contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se

contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche

de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et

que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des

genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils

plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout

ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce

n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,

confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à

combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable

contradiction du fait réel et de la description officielle provient de

ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes

et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de

dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de

Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses

profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser,

mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les

cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes

de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de

laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de

pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers

d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à

des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire

comme le jour?

La guerre et la paix, Tome III · 第 101 / 127 题