XVI

Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de

Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande

les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette

pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans

craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de

s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter,

tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la

première période de la retraite des troupes françaises sur la route de

Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur

celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de

la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois

contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En

quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes:

on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils

auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque

avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan,

sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de

Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir

l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles

distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns

des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée

russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui

était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même

direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours

comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de

notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette

apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course

affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que,

pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney

défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne

ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son

artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à

échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.

Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de

Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient

de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha,

avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait

dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec

ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin

à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le

même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent

témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un

grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser

recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef

suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit,

laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent

son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient

augmenter le chiffre des morts!

La guerre et la paix, Tome III · 第 99 / 127 题