CHAPITRE V

I

Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de

Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans

nouveaux combats.

Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des

peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par

les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison

des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.

Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent

comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble

son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,

massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de

plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que

la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de

tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment

la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une

grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au

détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple

qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec

qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement.

Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps

les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon

confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes

autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France

s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à

l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français

entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel

à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de

leur armée en est la conséquence.

Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux

exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de

bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de

Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été

livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino

jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille

gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même

pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du

sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et

dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français

nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté

toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils

ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et

qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des

alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences

accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le

départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement

pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur

foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur

en offrait!

Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée

selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se

sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue,

et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus

simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il

est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies

et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles...

et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion

dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui

exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui

jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes

qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont

les historiens.

À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait

s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des

villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de

Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se

faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans

la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne

cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais,

malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être

certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la

massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et

des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa

force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion!

Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à

son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans

s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne

la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son

coeur au mépris et à la compassion!

La guerre et la paix, Tome III · 第 86 / 127 题