À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre
promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la
patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à
faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en
fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir
dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent
toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point
qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans
doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause
première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes
ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore
une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de
l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses
soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux
souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y
mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait
accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la
dissolution.
Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait
compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de
donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les
écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait
toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son
entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même,
Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps
ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent,
au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après
eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu,
malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques
régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent
et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce
soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et
poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.