I
La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain,
mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme.
Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de
la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».
Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire
au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un
individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est
constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements
historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute
cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues,
ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon
à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul
homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée
de l'immobilité de la terre.
Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par
l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812
serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la
route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à
différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de
ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont
fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là,
avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul
individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans
ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence
n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver
des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en
1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée,
les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs
les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une
combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la
Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de
flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence,
devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte
donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres
circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé
si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les
Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait
livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les
Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si
les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces
conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se
fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à
l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car
personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à
l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat
forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du
passé.
Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires
russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation
qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï,
chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres
pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les
gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par
la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver.
Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en
somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis
l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la
nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout
l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner
davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un
mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk,
mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et
entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée
à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur
celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est
difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de
Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec
précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et
pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la
décision des chefs.