Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à
moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt
terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son
âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans
inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de
lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie,
était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.
Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette
douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés
par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans
l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son
âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui
se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce
qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la
mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en
effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de
n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:
«Tant mieux!»
Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui
était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la
couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans
son coeur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses
venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il
avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de
revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son
délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait
cependant le demander à ceux qui l'entouraient.
Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui
était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse
Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la
mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau
d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du
prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre
la terreur de l'inconnu!
Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure
par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il
éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»
C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place
habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la
lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour
où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades
comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait,
disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné.
Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta
un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la
bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour
ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans
faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine.
Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il
revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette
blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait
plus reparlé.
«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au
léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis,
si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle
donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en
poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude
pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa
son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
brillants:
«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!...
J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»
Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie
et de passion.
«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
--Et moi...»
Elle détourna la tête un instant.
«Pourquoi donc trop?
--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous
sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
--J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les
deux mains avec une exaltation croissante.
Il se tut.
«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.
Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop
vive pouvait lui être fatale:
«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je
vous en prie.»
Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux.
Bientôt après il s'endormit.
Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.
Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:
«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation
de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir
c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source
générale et éternelle.»
Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui
passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et
il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.
Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait
recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient
devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il
perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien
plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les
étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se
concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la
fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche
pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent
qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un
effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne
haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la
chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et
il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la
refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas!
ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du
dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le
prince André se sent mourir!
À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
se réveilla...
«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est
donc le réveil?»
Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile
qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son
corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un
mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!
Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas
sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle
avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre
prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins,
elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se
développaient chez le malade avec une effroyable intensité.
Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et
sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.
La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne
serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son
enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde.
La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible
de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver
leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés,
ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des
paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.
Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui
amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas
par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce
qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le
fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil
interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
de la princesse Marie et de Natacha.
«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après.
Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le
cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le
coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous
pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était
plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt
le même pas à franchir.
Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre
douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à
la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!