Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre
le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de
passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se
trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était
tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et
comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et
ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux
lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux
complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché
et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et
de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il
sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau
poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son
imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il
avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant
son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la
simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son
âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses
méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à
la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché
dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement
sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte.
La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la
Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces
vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit
qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville
serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.
Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se
dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du
projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout
à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas
se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec
lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de
tous ses maux!
Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant
allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que
cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en
remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
davantage.
Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le
besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk
jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa
maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence
habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre
chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement
russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et
pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les
jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la
première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que
la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire,
n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à
s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire
son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans
raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant
l'activité humaine où il lui plaît.
L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture
grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité
de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un
canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une
irritabilité qui touchait à la folie.
Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou.
Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et
en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que
ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais
sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec
un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se
disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à
coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il
pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien,
prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en
relevant la tête.
Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet
s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme
d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa
robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à
voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère
confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses
jambes grêles.
«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai
dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il
s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à
coup, et s'élança vivement hors de la chambre.
Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que
Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la
figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
voix rauque:
«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!
--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait
Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
une chambre.
«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche
pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.
--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.
Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils
poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de
l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la
chambre.
«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»
Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et
l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
de pas s'approchant de la porte d'entrée.