À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un
détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples
et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à
l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son
avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le
«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient
avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or
et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.
«Dis donc. Est-ce leur roi?
--Pas mal! disaient quelques-uns.
--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.
Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question,
et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de
l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la
forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la
défense.
«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire
avancer quatre canons.
L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait,
Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la
colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu
en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout
à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à
un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins
coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des
poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où
ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur
cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en
arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au
pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la
mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus
dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées,
les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux
sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille
s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les
poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent
au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de
s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité
innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles,
et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade,
et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la
figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les
Français.
«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la
porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de
nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée,
tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.
«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les
cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les
cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le
sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables
avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de
l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et
l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»
On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français
franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat,
et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises,
dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se
suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.
Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites
au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins
leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans
les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le
soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la
conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au
singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase
pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la
main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la
vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant
leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le
singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur
installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière
les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés,
en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils
déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et,
retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
véritables soldats il n'en était plus question.
En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de
corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville,
d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de
toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se
répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches
approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait
encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne
s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se
hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se
quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient
examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient
trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché
à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes
déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les
ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là
une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le
pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour
conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la
ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.
Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de
Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité,
on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et
les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville
construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes,
qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village,
fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires
et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient
quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme
Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le
pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent
l'abandonner à son malheureux sort.