Vous voyez la nuance.--Le 6/8 est un mauvais mouvement pour la chose: un

motif large, mais pas trop assis.--Dans le lointain, l'orage qui

augmente jusqu'au lever[114] du rideau. Après, la 2e reprise du motif

que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, _la brise

est forte, et le flot écumant_, si la mer _te rapporte, je tiendrai mon

serment_.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas

assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une

tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté

sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à

l'orchestre avec le tapage complet.

[Note 114: _Lapsus calami._ Il voulait écrire: baisser. C'est la fin

de l'acte.]

Ce plan est la critique de votre travail.--Comme musique, ce n'est pas

mauvais. Mais ce n'est pas cela.

Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez!

Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.--Mais, je vous le

répète, reposez-vous.

Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon,

je crois!

Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a

demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou

quatre actes.--C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin

lui-même, _Leuven_ reste pour la forme).--Le Théâtre-Lyrique sera entre

les mêmes mains dans trois mois.--Bref, on veut me faire faire une

grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher

le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.--Mort à

la _Dame Blanche_!

À bientôt, cher, et à vous de tout mon coeur.

* * *

Février 1869.

Mon cher ami,

Votre lettre m'a fait un double plaisir:

1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé;

2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les

critiques que je vais vous adresser.

Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court!

Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les

lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas

suffisant.

Le choeur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais

le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur

l'eau, et il doit être dans l'eau.

Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même

musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y

a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène

railleuse.--Vous avez fait seulement la première.

À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.--Malgré

mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps.

La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y.

Courage donc, cher, et mille amitiés de votre...

* * *

Février 1869.

Mon cher ami,

X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau

ballet de..., je me suis mis à l'oeuvre immédiatement; votre envoi était

sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et

voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble

saleté. Pardon!

Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à

écouter les conseils de votre médecin.--L'équitation, l'escrime vous

donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la

philosophie.--Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une

besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur

soi-même.--Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera

bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.--

J'arrive à votre envoi.--J'aime l'entrée de Claribel.--C'est très

intelligent.--Il y a de la douleur, du.....[115] autant que de la

féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas

généralement.

[Note 115: Un mot illisible.]

J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique;

_blancs rayons_ est trop haut.--Comment voulez-vous prononcer sur ces

notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret.

La sortie du choeur est insuffisante _comme durée_. Quarante choristes et

trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.--Du reste,

cela dépend un peu de l'arrangement de la scène.

J'aime le récit de la (_sic_) Claribel et de la sirène.--Très bien le

3/4 après _ce mal, c'est l'amour_.

_Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras_ manque d'accent

(mais ce n'est pas mauvais).

J'aime aussi la romance.--J'aime surtout le _Elle pleure_ de la

Sirène.--C'est juste; il y a du charme là.

Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel

est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de

rage. _Mais cet homme que j'aime_, surtout la deuxième fois, demande une

explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les

deux strophes sur la même musique.

En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte.

Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.--Travaillez à votre aise.

Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.--Du Locle et

Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.--Du Locle n'a pas encore

lu celle que je voudrais faire.--Perrin est, je crois, tout à fait

dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours.

Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il?

À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée

de...

* * *

Mars 1869.

Mon cher ami,

Grands progrès!...

Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon.

Je reproche au choeur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon.

Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en

somme, n'est pas suffisante.--Le récit de Claribel, la symphonie

imitative, tout cela est bon.--L'air de Claribel manque de grandeur. Le

début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!...

mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la

tendresse, du charme, et qui est plus _grand_ que la première

partie.--En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre

duo.--C'est la grosse affaire!...

J'attends toujours un poème.--L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée

définitivement.--Les auteurs sont embêtés! mais l'oeuvre n'était pas

parfaite, loin de là: d'excellentes choses, mais d'autres choses

faibles.--Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il

dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc,

etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc.

Le moindre poème serait bien mieux mon affaire!

Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.--Perrin m'a dit, il y

a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons

marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence,

etc., etc. En somme, je _sais_ que mes affaires vont bien, mais que

c'est long!

Choudens grave ma symphonie, _orchestre_, _arrangements_, etc. Quand

venez-vous?

À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié.

Ma symphonie a très bien marché.--_Premier morceau_: une salve

d'applaudissements, quelques _chuts_, seconde salve, un sifflet,

troisième salve.

Andante: une salve.

Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois

ou quatre coups de sifflet. En somme, succès.

* * *

Avril 1869.

Mon cher ami,

Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.--Dans

ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont

nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien

d'absolu.--Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène?

Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute

la première partie de l'acte.--Peu important, du reste.--J'avais pensé

pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois

motifs:

1º La romance d'Yorick, premier acte;

2º L'entrée de Myrrha, premier acte;

3º _Myrrha, la brise est forte_, premier acte.

Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est

confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été

d'un joli effet.

J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris

est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de

ce que vous savez bien!...

J'ai assisté hier à la répétition générale de _Rienzi_ au

Théâtre-Lyrique.--On a commencé à huit heures.--On a terminé à deux

heures.--Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent

trente choristes, cent cinquante figurants.--Pièce mal faite. Un seul

rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont

rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et

mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.--Des

morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une oeuvre

étonnante, _vivant_ prodigieusement: une grandeur, un souffle

olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un

succès? Je l'ignore!--La salle était pleine, pas de claque! Des effets

prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des

silences mornes d'une demi-heure.--Les uns disent: c'est du mauvais

Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!--C'est affreux!

c'est médiocre!--Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très

amusant.--Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre

Wagner.--Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand

bougre, et ils pataugent.--Nous verrons mardi; le public d'hier, composé

d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai

peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.--Je vous tiendrai au courant.

* * * * *

À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre

Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine.

* * *

Mai 1869[116].

Mon cher ami.

Je vous annonce _secrètement_ ce qui sera officiel dans huit jours.

Je me marie.

Nous nous aimons--Je suis absolument heureux.

* * * * *

Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.--D'ici

là, notre existence sera très fantaisiste.

Ne dites rien à personne.

Votre ami.

_P.-S._ J'ai reçu votre mot.--Soignez-vous.--Je suis comme vous très

occupé des élections.--Avez-vous lu _l'Homme qui rit..._ et le _Rappel_?

Espérons.

[Note 116: Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction,

p. 3, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en

faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant,

manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.]

* * *

Mai 1869.

Cher ami,

Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas

coutume:

À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à

me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je

laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en

découlent;--et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je

viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller

cette combinaison.--Mon père est indisposé, et cette indisposition va

peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement.

Je ne vous verrai pas.--Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres,

rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que

quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir

profiter de votre voyage.

Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?--_En juin_, nous nous verrons si

peu...

Votre vrai ami.

* * *

Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris.

Mon bien cher ami,

La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé

morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme,

haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez

et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de

votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.--Ce que vous

avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances

d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos

occupations ordinaires.--Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce

à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture.

Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes

et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.--Au point

de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous

n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas,

sans issue.

Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les

deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux

informés.--À un autre point de vue, celui de la famille (quelque

imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui

vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être.

* * * * *

Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec

peine renoncer à vos nouveaux projets, car je _sens_ que de leur

réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions;

exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous

allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, _mais vous

y reviendrez_, et je serai toujours là, vous le savez.--Je ne serais

même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle

situation.

Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de

cette grande résolution. _Vous faites bien_, et mon amitié pour vous ne

saurait m'égarer.

Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et

je travaille à _Noé_[117].--J'ai livré deux actes.--Il faut donner le

_troisième acte_ le 25 octobre et le _quatrième_ et dernier acte, le 15

novembre.--Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par

traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La

_basse_ et la _première chanteuse_ me manquent.--Je ne les vois nulle

part, et si je ne les trouve pas, _Noé_ attendra.--_Du Locle_ est de

retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque

chose.--Voilà, cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À

Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai

des chaises, je lui écrirai de venir nous voir.

[Note 117: Voir l'introduction, pp. 27-28.]

Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon coeur, vous le

savez, et vos lettres me font grand bien.

Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué.

* * *

Juin 1870.

Mon cher ami,

Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois.

J'emporte une charmante pièce de _Sardou_ (pressée) et puis _Calendal_

et _Clarisse Harlowe_ etc.

Que de besogne.

* * * * *

Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes

choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois.

Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres.

Votre ami.

* * *

Août 1870.

Mon cher ami,

J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service

actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas!

Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.--Je rentre à Paris demain

matin. La garde nationale sédentaire me réclame.--Eh bien... les 7 300

000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix!

Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?...

* * * * *

Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de

fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela,

des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans

fin!

Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent

toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis

tout à fait oublier que je suis un homme.--Cette guerre coûtera à

l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y

laissera tout!...

Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car _nous_

sommes inquiets de vous.

Votre ami dévoué.

* * *

Août 1870.

Mon cher ami,

* * * * *

On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est

pas officiel, je crois.--Les choses vont mieux. Le langage de _Trochu_

me plaît. _Palikao_ dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et _l'autre_ voyage

en 3e classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun.

Quelle fin!...

Votre ami qui vous aime de tout coeur.

Guiraud ne part pas. _Prix de Rome_ exempte. Je crois comme vous que la

loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites

nouvelles.--Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les

forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à

cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le

suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la

France voudra qu'elle soit! Espérons!

* * *

Paris, 26 février 1871.

Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de

famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre...................

...........nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les

ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse.

Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour

le savoir!

* * * * *

Je voudrais cet été terminer _Clarisse Harlowe_ et _Griselidis_.

_Griselidis_ est très avancée. _Sardou_ veut changer le dernier acte.

Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en

puisse faire autant. Quant à _Clarisse_, c'est à peine commencé.

Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami,

rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive

affection de...

* * *

Juin 1871.

Cher ami,

Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté,

au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme

mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen

entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous

sommes navrés, tous mes amis et moi.--Malheureusement, les récits n'ont

rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de

système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire?

Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve,

et la révolution à l'horizon!... Hélas!...

* * * * *

Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par

Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise.

Donnez-moi de vos nouvelles _à fond_. Parlez moi de G.

Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de _quitter_

Paris au galop.

Mille amitiés de votre toujours affectionné.

* * *

Juin 1871.

Cher ami,

* * * * *

Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail.

Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études

aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande

quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en

apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma

curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes

philosophiques me semblent de purs enfantillages.

Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué.

* * *

Septembre 1871.

Mon cher ami,

* * * * *

...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de

Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre

probablement le 1er novembre, la position de chef du chant à l'Opéra.

C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai

pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou

six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.--Les

directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces

cette année, m'ont _demandé_ d'écrire la partition d'une _Namouna_ assez

intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les

reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au

_Fantasio_ de _Jacques Offenbach_, et mes exigences légitimes de

distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand

(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains

intitulé: _Jeux d'enfants_. J'en suis assez content.--Du reste, je me

fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce

n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense

dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu.......

* * * * *

Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué.

* * *

Janvier 1872.

Cher ami,

* * * * *

L'élection _Vautrain_[118] nous laisse espérer un prochain retour de

l'Assemblée...

Rien de nouveau.--On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en

répétitions de _Namouna_; mais j'ai des exigences qui empêcheront

probablement l'affaire d'aboutir.

Mille amitiés de votre tendrement dévoué.

[Note 118: L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et

on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son

siège à Paris.]

* * *

17 juin 1872.

Mon cher ami,

Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu

à passer, vous me plaindriez sincèrement.--Mille francs de leçons par

mois, _Djamileh_ à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis

ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de

l'existence............

* * * * *

_Djamileh_ n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et

ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis

extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très

intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus

sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[119]. La

rengaine Wagner continue. _Reyer_ (_les Débats_), _Weber_ (_le Temps_),

_Guillemot_ (_Journal de Paris_), _Joncières_ (_la Liberté_)

(c'est-à-dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont

été très chauds.--_De Saint-Victor_, _Jouvin_, etc., ont été bons en ce

sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par

l'influence de Wagner.--Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté

l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur

donnent aucune importance.--Ce qui me satisfait plus que l'opinion de

tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie.

Je sais ce que je fais.--On vient de me commander trois actes à

l'Opéra-Comique.--_Meilhac_ et _Halévy_ font ma pièce.--Ce sera _gai_,

mais d'une gaieté qui permet le style.--J'ai aussi des projets

symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement.

[Note 119: Voir l'introduction, p. 35.]

Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G.,

mais on l'a vu à _Djamileh._--Je suis donc rassuré sur son

compte...............

* * * * *

Mille amitiés de votre fidèle et dévoué.

FIN

Paris.--Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.--1294-4-09.

End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet

Lettres à un ami, 1865-1872 · 第 7 / 7 段